Théâtre

« Moi et Rien » et le théâtre d’ombres infiniment délicat de Teatro Gioco Vita

« Moi et Rien » et le théâtre d’ombres infiniment délicat de Teatro Gioco Vita

22 septembre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Moi et Rien c’est l’adaptation de l’album éponyme de Kitty Crowther, porté à la scène par le très talentueux Fabrizio Montecchi du Teatro Gioco Vita. L’histoire d’une absence et des moyens de la combler, déployée avec justesse dans un théâtre d’ombres merveilleusement délicat et poétique. Un bijou de sensibilité vu au festival J-365 à Charleville, qui sera à Paris à La Villette en mai 2019.

[rating=5]

Une histoire délicatement poignante

« Ici, il n’y a rien. Si, il y a moi. Rien et moi. »

Ainsi commence cette petite histoire qui, avec l’air de ne pas y toucher, atteint une vertigineuse profondeur. L’histoire d’une absence, d’un vide, d’un manque, dont on comprend graduellement, par petites touches, qu’ils ont la forme d’une maman disparue. Moi, le sujet de la pièce, c’est Lila, une petite fille qui raccommode son monde en inventant Rien, l’ami imaginaire bienveillant qui va la mener, par ses incitations discrètes mais déterminées, à reconstruire les liens d’une famille dévastée.

Un spectacle sur le deuil, alors, mais aussi et surtout sur la résilience, sur le pouvoir des l’imagination et des symboles, sur l’importance de sortir de soi pour retrouver la vie là où elle est, à l’endroit même où on ne la voyait plus. Un récit empli de sagesse, mais qui, en faisant le pas de côté de la métaphore, saisit le spectateur avec une rare délicatesse, pour l’amener à goûter à ce sentiment de solitude profond qui se finit par une renaissance.

Un théâtre d’ombres utilisé avec maestria

Le tout est servi par une forme elle aussi subtile, elle aussi empreinte de délicatesse. Fabrizio Montecchi respecte l’univers visuel très fin, en teintes douces et nuancées, de l’auteure Kitty Crowther, pour l’amener à fusionner avec son art propre. Le tout est mené de main de maître, avec un jeu discret mais virtuose sur les techniques de l’ombre. Colorées ou noires, elles exploitent tous les procédés de transparence, de superposition, d’échelles, pour tisser un univers multidimensionnel qui donne corps au monde intérieur de Lila autant qu’à son environnement immédiat. La multiplicité des écrans et sources lumineuses employés donnerait le tournis si on en faisait la liste.

En entremêlant les silhouettes d’ombre avec un jeu d’acteur qui oscille entre incarnation à la première personne et narration à la troisième personne, le spectacle atteint un juste équilibre entre identification et distanciation, et emporte son public dans un tourbillon d’émotions.

Une interprétation toute en finesse

La partition des deux comédiens-manipulateurs est d’une grande complexité et ils s’en sortent avec un brio qui est d’autant plus époustouflant qu’ils sont tous deux italiens mais jouent en français. A eux la charge d’animer les nombreuses figures, et d’incarner vocalement et parfois corporellement tous les personnages.

Ils s’acquittent de leur charge avec justesse et précision, restituant une émotion authentique dans un jeu plein de finesse. La qualité du spectacle ne doit pas peu à leur interprétation nuancée et à leur manipulation pleine de retenue et de douceur.

Un spectacle complet et virtuose

L’univers visuel de Kitty Crowther, transposé par Nicoletta Garioni, est admirablement complété par les musiques de Paolo Codognola – au point qu’on pouvait entendre de jeunes spectateurs, à la sortie de la salle, fredonner certains airs du spectacle. Dans le cadre d’un travail aussi précis sur les émotions, une musique composée avec intelligence et sensibilité constitue un atout de taille pour emmener le spectateur, imperceptiblement, sur les territoires sensibles où on veut le conduire.

La marque des grands est d’arriver précisément à leurs fins, par un déploiement de techniques impressionnant, sans que rien ne transparaisse du côté du public, qui peut se laisser dériver en toute confiance. C’est l’hommage que l’on doit rendre à ce spectacle: alors que tout est à vue et malgré les allers-retours constants entre les procédés mis en oeuvre, l’ensemble est d’une fluidité absolue, et les spectateurs se retrouvent embarqués sans même en avoir conscience.

Ce spectacle précieux peut se recommander dès 5 ans, mais il ne faut pas hésiter à y emmener amis, famille, adultes, tous se retrouveront touchés par cette histoire belle et profondément sensible.

Les franciliens pourront la découvrir à La Villette du 10 au 12 mai… on peut parier que les places partiront vite.

 

 

D’après Moi et Rien de Kitty Crowther
Avec Valeria Barreca, Tiziano Ferrari
Adaptation, mise en scène et décor Fabrizio Montecchi
Silhouettes Nicoletta Garioni (d’après les dessins de Kitty Crowther)
Musiques Paolo Codognola
Costumes Tania Fedeli
Lumière Davide Rigodanza
Régisseur lumière et son Alberto Marvisi
Assistante à la mise en scène Vera Di Marco
Réalisation silhouettes Federica Ferrari, Nicoletta Garioni
Réalisation décor Sergio Bernasani
Coproduction Teatro Gioco Vita, Segni New Generations Festival
Photo (c) Serena Groppelli et Mauro Del Papa
teatrogiocovita.it

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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