Classique
Fête d’ouverture de l’Atelier Lyrique de Tourcoing

Fête d’ouverture de l’Atelier Lyrique de Tourcoing

01 octobre 2020 | PAR Victoria Okada

L’Atelier Lyrique de Tourcoing et son nouveau directeur musical François-Xavier Roth ont concocté une grande fête d’ouverture, le 19 septembre, avec cinq concerts gratuits à jauge limitée. À en juger avec la longueur de la file visible devant la salle pour chaque séance, l’événement répondait à l’attente du public qui était ravi de retrouver des « vrais » concerts après une longue période. Nous avons assisté à trois de ces cinq concerts.

Cette journée musicale est qualifiée par l’Atelier Lyrique lui-même d’«exceptionnel», avec des interprètes de premier plan dans différents lieux patrimoniaux de la ville : Conservatoire, Théâtre municipal Raymond Devos et église Saint-Christophe. Les deux premiers concerts auxquels nous n’avons pu assister étaient, d’après les personnes qui les ont entendus, de véritables voyages musicaux à haute inspiration. Le violoncelliste Jean-Ghihen Queyras proposait la Suite n° 1 de Bach, Partita pour violoncelle seul de Ahmet Adnan Saygun (1907-1991) et la Sonate pour violoncelle seul en si mineur de Kodaly. Quant à la soprano Salomé Haller et le Quatuor Manfred, ils ont compilé des œuvres de Haydn, de Beethoven et de Schubert sous le thème de « Der Wanderer, Le Voyage ou Petite histoire du Lied germanique ».
Notre après-midi commence à 16 heures avec Bertrand Chamayou et Jean-François Heisser en deux pianos, dans un programme français (Ravel, Chabrier, Debussy). Les deux interprètes réalisent une formidable unité où la sonorité, l’oscillation de tempo, le tissu harmonique et mélodique fusionnent de telle manière que, par moments, il est difficile de distinguer quelles notes viennent de quel piano. Les formules obstinées et la frénésie hantent la Rhapsodie espagnole de Ravel dans une épaisseur digne d’un orchestre, grâce à la résonance sympathique des deux instruments, alors que dans les charmantes Trois valses romantiques de Chabrier, nos musiciens lancent des clins d’œil musicaux avec une touche d’humour. Vient ensuite En blanc et noir de Debussy. Pour cette œuvre encore méconnue, Chamayou et Heisser font évoluer les plans sonores, d’une simple mélodie à des superpositions de différentes « couches ». Et c’est dans La Valse de Ravel que leur unité se révèle la plus aboutie. De l’exposé des motifs initiaux sur une vague flottante jusqu’à l’écoulement final, l’étincelante clarté et le scintillement tourbillonnant ne cessent de jaillir, telle une source, tel un feu d’artifice. Grâce à leur virtuosité et leur cohésion musicale, la formidable possibilité du piano en matière de résonance trouve sa lettre de noblesse.

A. Kossenko et la Grande Ecurie et la Chambre du Roy à l’église St-Christophe © V.O.

À 18 heures à l’église Saint-Christophe, le concert donné par La Grande Ecurie et La Chambre du Roy sous la direction d’Alexis Kossenko fut un moment véritablement privilégié. Le flûtiste met en avant l’ensemble de vents, avec la Symphonie pour vents en sol mineur de Donizetti et la Sérénade « Gran Partita » de Mozart. Flûtiste, Kossenko dirige de son instrument la pièce de Donizetti, rare en concerts ; la clarinette, instrument inventé au tournant des 17e et 18e siècles, et le cor, dont le système de piston mis en place vers 1815 était encore loin d’être pratiqué, apportaient une nouvelle sonorité à ce « divertissement » qui plaisait au public aussi bien dans un salon qu’en plein air. Le caractère gracieux et attrayant de la Symphonie est tout à fait de mise dans l’interprétation, tout comme dans la Grand Partita. L’œuvre instrumentale la plus importante de Mozart en termes de longueur, la Sérénade n° 10 dure de 45 à 50 minutes, mais la diversité de timbres et de couleurs — notamment par la présence de deux cors de basset (qui est de la famille de la clarinette) dont Mozart affectionnait particulièrement le son — est si attirante qu’on ne sent pas le temps passer. L’acoustique généreuse de l’église diffuse le son autrement qu’en plein air, proposant une expérience plaisante. En absence de la flûte, Alexis Kossenko revêt entièrement l’habit du chef et tire la meilleure expressivité de chaque instrument.

Isabelle Druet et Les Siècles au Théâtre R. Devos © V.O.

Le soir au Théâtre Raymond Devos, l’orchestre Les Siècles livre une interprétation bouleversante de la Symphonie « Héroïque » de Beethoven, précédée de la Danses des furies et d’airs d’opéras de Gluck interprétés par Isabelle Druet. La mezzo-soprano fascine toujours, à travers son timbre chaud, à la fois charnu et frais, ainsi que par sa formidable incarnation dans le rôle. Ainsi, dans « O del mio dolce ardor » (Paride ed Elena), elle pousse un soupir plus vrai que nature en prononçant le mot « sospiro », et dans « Divinités du Styx » (Alceste), elle est fière et déterminée, même orgueilleuse et autoritaire. C’est un réel plaisir d’écouter ces personnages aussi bien campés ! Pour la Troisième Symphonie de Beethoven, François-Xavier Roth décortique la partition en la mettant totalement à nu. L’acoustique très sèche de la salle participe à cet écorchement étonnant, qui met en cause une certaine tradition, celle dense et épaisse par un gigantisme post-romantique encore courant aujourd’hui. Le tempo en général allant et constant (les changements de tempo à l’intérieur d’un mouvement sont très subtils) ainsi que l’absence d’agogique excessive rendent l’œuvre dépouillée et aérée, comme si on ne retenait que l’essentiel. Aguichant, grandiloquent, glorieux, miséreux, tragique… Tout un ingrédient de la comédie humaine est là, dans leur aspect le plus poignant. Et nous sortons émus et remués de ce voyage.

Photos : Les Siècles © Mark Allen 

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Victoria Okada

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