Classique

Anna Netrebko passionnément

Anna Netrebko passionnément

08 septembre 2019 | PAR Nicolas Chaplain

A Berlin, Anna Netrebko était deux soirs à la Deutsche Oper où elle a chanté Adriana Lecouvreur en version de concert comme cet été à Salzbourg. La soprano incarnera le rôle dans une version scénique à l’opéra Bastille en mai prochain.

Anna Netrebko était bien là, à Berlin, sur la scène de la Deutsche Oper et elle a chanté Adriana Lecouvreur dans l’opéra éponyme de Francesco Cilea, accompagnée par son mari, le ténor Yusiv Eyvasov (fougueux Maurizio), la mezzo-soprano Olesya Petrova (tranchante princesse de Bouillon) et Alessandro Corbelli (tendre Michonnet) entre autres admirables solistes. Sous la direction de Michelangelo Mazza l’orchestre et le chœur de la Deutsche Oper déployaient des couleurs élégiaques et exhibaient la brillance et la vigueur qui conviennent à la partition.

La forme du concert avait malheureusement quelque chose de superficiel et d’assez déplaisant. Était-ce dû au défilé de tenues chics, aux incessants et superflus déplacements, entrées, sorties des solistes, aux moments « joués » artificiels ? Netrebko ne cessait de rouler des yeux, de sourire outrageusement. Son attitude mondaine, ses gestes ampoulés étaient en contradiction totale avec la figure d’Adrienne Lecouvreur, actrice de la Comédie-Française, souveraine des tragédiennes selon Voltaire, célébrée pour son humilité dans l’exercice de son art, pour la simplicité et le naturel de son jeu.

Pourtant Anna Netrebko n’a pas besoin de tenues froufroutantes et ostentatoires, ni de surjouer les manières de diva pour séduire. La cantatrice ensorcèle l’auditoire dès son premier air « Io son l’umile ancella », avec son chant voluptueux, des sons amples et puissants, des nuances dingues – ces piani, dont elle a le secret -, des aigus insolents et bravaches, des couleurs sombres, enveloppantes, un pouvoir émotionnel infini.

Quand le drame se fait plus présent au deuxième acte, elle explose de jalousie et brûle de fureur avec délice. Le troisième acte est tendu, extrême, intense. Dommage que le monologue de Phèdre ne soit pas plus contenu, plus intérieur, plus ressenti. Dans le quatrième et dernier acte, Netrebko, sublime et simplement renversante, fait entendre la violence de la passion qui se mêle à la douleur. Son « Poveri fiori » est d’une sensibilité et d’une retenue inouïes. Elle vit chaque note, respire chaque syllabe, accède à cette vérité nue que semblait chercher Adrienne Lecouvreur. Elle lâche fatalement « Tout est fini » et donne la chair de poule. Elle murmure encore « Voici la lumière qui me soulève ; je vole » et chacun peut sentir une vibration indéfinissable. En entendant Netrebko dans cette ultime scène, on pense comme Michonnet lorsque des coulisses il contemple la Lecouvreur jouer Racine : « je ris, je pleure, je rêve ».

Photo : ADRIANA LECOUVREUR (konzertant), Deutsche Oper Berlin Premiere am 4.9.2019, copyright: Bettina Stöß

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