Chansons
(Chronique) Corps de Mots // Têtes Raides

(Chronique) Corps de Mots // Têtes Raides

26 avril 2013 | PAR Camille Hispard

 

 

 

Le nouvel album des Têtes Raides est un hommage aux poètes qui ont bercé les aventures littéraires de Christian Olivier, dont il clame les poésies avec une émotion singulière, mais cet opus comprend également deux inédits de ce groupe, atypique et rare.

« Dans les manèges du mensonge, le cheval rouge de ton sourire tourne et je suis là, debout, planté avec le triste fouet de la réalité et je n’ai rien à dire, ton sourire est aussi vrai que mes quatre vérités. » De sa voix de roc d’outre-tombe, Christian Olivier clame les vers profonds de Prévert sur fond d’un silence rempli d’images. Puis les baguettes du batteur font un appel rythmique avec un « one, two » tonitruant du chanteur et l’album est lancé. Corps De Cris, l’une des deux chansons inédites des Têtes Raides est une sorte de cirque ambulatoire, une roulotte poétique sur laquelle est embarquée Christian Olivier qui mesure chaque mot : « Moi j’ai tout pris sur la tête, les cailloux, les planètes, les pourquoi, les comment, les morts et les vivants. » Puis un silence, comme pour faire digérer la prose, laisser venir peu à peu l’âme des poètes, les appeler « Je ricoche à l’infini, les corps de mots, les corps de cris. »

On poursuit le voyage avec Corps de Langouste dans une frénésie aux mélodies yiddish joyeuses et tragiques nuancées sublimement par le pizzicato d’instrument à cordes frottées, comme une petite pluie douce.

Les Corbeaux envahissent la plateforme digitale ainsi que le piano sombre et ténébreux. Le violon apporte une respiration lyrique au texte de Rimbaud, somptueux et funeste. Sans oublier la guitare électrique qui fait monter la tension et nous emmène dans les méandres tortueux de cet oiseau de mauvais augure. Soutenue par les cuivres puissants cette phrase fuse : « Dans l’herbe dont on ne peut fuir la défaite sans avenir. »

Le cinquième titre de Corps de mots commence par une batterie dézinguée et un violon dissonant formant une musique contemporaine planante embrasée par le saxo qui se balade librement sur la structure. Un rythme quasi tribal accompagne Avec moi Dieu le chien d’Artaud.

Un petit violon seul vient alors nous susurrer les mots de Raymond Queneau dans Un enfant a dit. L’accordéon touchant fait son entrée perçant comme le cœur candide de ces têtes pensantes : « Si le poète pouvait s’enfuir à tire d’aile, les enfants voudraient partir avec lui. »

Comme le disait Christian Olivier dans l’interview qu’il nous a donné le deuxième titre inédit débarque comme une joli fenêtre au milieu de ces textes magnifiquement riches. Dans L’éphéméride l’instrumentation touche au génie avec un magnifique travail des cordes. Christian Olivier n’a pas à rougir de ses textes au milieu de toutes ces œuvres de grands poètes, tant son écriture est percutante et nous gifle les oreilles à travers cette voix rocailleuse et ardente qui nous percute frontalement comme si on ne pouvait pas l’éviter. Les mots et les syllabes fracassants, comme toujours mis à la bonne place : « dans le néant qui nous entoure, j’irai planter ces quelques mots. »

Les Têtes Raides nous surprennent agréablement avec la reprise de Love Me tender du King. Mais cette chanson n’est pas décalée et lui colle à la peau comme le plus beau des crooners .Une émotion déchirante lors du pont nous émeut. On se dit alors que sa voix est un petit miracle de rondeur et de force.

Des basses appuyées swinguantes introduisent Neige de Tsvetaïeva, dans un rythme obsédant enraciné sous la mélodie aérienne du violon. Christian Olivier rappe presque ce texte brut et bouleversant. Le violon prend de la hauteur entamant une danse tzigane hallucinante.

On arrive alors au point d’orgue de cet opus, le récit d’un fantasme envers et contre tout, d’un amour enfermé dans l’âme et dans les quatre murs d’une prison : Le Condamné à Mort de Jean Genet. Une oeuvre reprise par Etienne Daho et Jean Moreau en 2010 qui est d’une insolence, d’une sensibilité et d’une splendeur rarissime. Les Têtes Raides transcendent tout simplement le texte dans une marche lancinante sur un lit de cordes et de cuivres inspiré. Le flot rêche de Christian Olivier se mêle avec une évidence certaine sur les mots de Genet, libres et beaux. Ce condamné à mort, Maurice Pilorge dont tombe fou amoureux Genet, dans une idée de fantasme absolu exprimé ainsi : « Nous n’avions pas fini de nous parler d’amour, nous n’avions pas fini de fumer nos gitanes, On peut se demander pourquoi les cours condamnent, un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour. » Un instant suspendu qui nous pénètre profondément.

Les poèmes s’enchaînent alors, avec une ambiance bien déterminée. Les Têtes Raides mettent en exergue des textes sublimes mais pas seulement. Ce sont aussi des textes intimes, personnels que nous livre Christian Olivier. Des poèmes qui l’ont accompagné, qui l’ont nourri. C’est pourquoi c’est fascinant d’entendre de quelles façons se sont construits les accompagnements musicaux. C’est un vrai voyage que l’on fait, un peu cinématographique, un peu atypique et planant. Une entrée dans un univers bouleversant et lyrique.

Une délicatesse et une précision dans les mélodies comme dans On ne quitte pas son ami de Desnos, dans lequel les touches du piano sont une envolée émouvante dans une sorte de tango ardent proche d’un univers à la Yann Tiersen. Sans oublier la reprise de leur vieille chanson Ginette, qui recoupe le fil de la vie à celui des Têtes Raides et qui touche vraiment. Des petites touches de l’accordéon qui se baladent et de la voix libertaire de Christian Olivier, on est transporté dans un rêve doux et nostalgique.

« Corps de mots » est un album absolument unique, un hybride dans ce paysage musical parfois si gris. Un moyen de (re)découvrir des textes d’une poésie indémodable et universelle mais surtout de savoir que des poètes, il en existe et il en reste encore, sous la plume et sous la voix de Christian Olivier.

Visuel (c) : pochette d’album.

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Camille Hispard

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