Chansons
Interview de Christian Olivier, poète insoumis des Têtes Raides

Interview de Christian Olivier, poète insoumis des Têtes Raides

19 avril 2013 | PAR Camille Hispard

 

A l’occasion de la sortie de son dernier opus « Corps de Mots » consacré aux poésies ardentes d’auteurs tels que Rimbaud, Lautréamont, Genet, Dagerman ou Apollinaire, Christian Olivier, chanteur profond des Têtes Raides nous a accordé une interview sur les rives poétiques de sa voix d’Outre Tombe.

Hier soir vous étiez en concert au Lavoir Moderne, une salle qui colle bien à la peau des Têtes Raides, comment ça s’est passé ?

De tout façon pour nous, c’est un retour, parce qu’on avait fait une série de spectacles, il y a douze ans là-bas. C’est vraiment un lieu qui a une histoire. Déjà, c’est un ancien lavoir, c’est tout en bois. J’ai toujours appelé ça les petites Bouffes du Nord. Je trouve qu’il y a la même résonance dans les murs, les couleurs, les teintes. C’est une petite salle intimiste, on est une centaine de personnes. C’est une manière de faire entendre le texte et la musique différemment, puisque les gens sont vraiment en face de nous. Il y a quelque chose qui se joue qui est différent des grandes salles. C’est un moment qui est toujours très fort. C’est aussi emmener les gens : à la fois pour voir le spectacle des Têtes Raides mais aussi pour aller dans un lieu, puisque ça raconte toujours quelque chose un lieu.

Est-ce que c’est différent en terme de mise en scène et d’appréciation du public de clamer des poésies ?

Oui, il y a quelque chose qui bouge. A la fois même dans le public je dirais, puisque dès le deuxième ou le troisième texte, ils comprennent qu’on n’est pas dans un concert. On est dans un autre espace, un autre temps. On ne va pas applaudir toutes les trois minutes à la fin d’une chanson. En plus, ça démarre avec un texte tout seul, donc ça pose déjà le climat. Après ils se laissent embarquer là dedans et en général  tout le spectacle se passe comme ça. Même s’il y a des moments où on ouvre un peu des fenêtres pour faire rentrer un peu d’air, comme ce sont quand même des textes assez chargés. Ça se termine avec Ginette, où certains soirs on rebascule un peu vers le concert. C’est rigolo.

Après l’album « l’An demain » en 2011 et celui-ci, « Corps de mots », on a l’impression qu’il y a une poésie et un lyrisme qui s’affirment de plus en plus, ressentez-vous cette évolution dans votre art ?

Oui, je crois que dans la direction qu’on a prise maintenant, il y a vraiment le texte avant tout. Dans les arrangements, il y a une réelle recherche d’espace pour laisser cette place au texte. Mais on a aussi fait un travail sur les cordes avec le violon et le violoncelle qui prennent une place importante. Même rythmiquement, ça a bougé un peu. Il y a quelque chose qui est en train de se passer. Là, au Lavoir, on est en résidence et on travaille tous les après-midi sur la suite. Et c’est ça qui m’intéressait aussi, c’était de jouer « Corps de Mots » et à la fois de commencer à bosser sur l’avenir. On continue donc à travailler dans ce sens là en étant assez précis. C’est du domaine du ressenti bien sûr. C’est à la fois de l’écriture mais c’est aussi spontané. Parfois ça se fait en répète, mais parfois ça se fait en dehors. En répète, on a souvent des partitions écrites mais la source vient souvent d’une énergie spontanée.

A travers la reprise très touchante de Ginette, on voit dans votre parcours, dans vos albums, des influences d’une grande diversité, comment garde t-on cette liberté artistique, son identité musicale ?

Il faut faire déjà. Il ne faut pas se donner de limites au départ. Depuis le début, les gens se demandent toujours « c’est quoi le style des Têtes Raides ? Est-ce que c’est de la chanson, est-ce que c’est du rock, du ska? » Moi je reviens toujours à la chanson même, au morceau. Je ne me dis pas « On va faire du rock ou on va faire de la chanson ». C’est le texte à la source. C’est le texte et sa mélodie qui font qu’on va se diriger vers ça ou ça. On va mettre une grosse guitare électrique ou juste un petit accordéon. A chaque fois qu’on démarre un morceau il y une direction, c’est le morceau qui doit nous amener plus à se dire s’il faut une guitare flamenco ou autre chose. Ça va résonner musicalement et ça va donner le sens au morceau. Dans tous les albums on est passé par des styles plus ou moins différents, mais pour moi, ça reste toujours le style Têtes Raides. Il y a un son, un état d’esprit de travail aussi autour, puisque c’est le collectif qui joue. L’idée c’est que tout est possible.

Après votre magnifique collaboration avec Jeanne Moreau sur « L’An Demain », vous reprenez Le Condamné à Mort de Jean Genet, dont elle avait fait un disque avec Etienne Daho en 2010. Comment s’est fait le choix des œuvres ?

Ce sont des œuvres que j’ai lues il y a un petit moment déjà. Le Condamné à mort par exemple, c’est un texte que j’ai dû lire il y a trente ans. Et depuis, il est toujours resté. C’est pour moi quelque chose de très fort. Ce sont des auteurs avec qui j’ai démarré la littérature, la poésie et l’écriture. Ils m’ont à la fois ouvert et nourri. C’était aussi une façon de leur rendre hommage et de les partager avec les gens. Même s’ils sont connus, ça permet de les refaire entendre différemment.

Arthur H a également rendu hommage à la poésie à travers « l’Or Noir« , en clamant des textes de poètes des îles. Y’aurait-il un retour aux poètes chansonniers comme lorsque Ferrat et Ferré chantaient Aragon? 

Pour moi ce n’est pas vraiment un retour puisque j’ai toujours été dedans, mais la chanson est un des refuges de la poésie. Il y a eu une intense période poétique dans le début du XXème jusqu’aux surréalistes. Et puis après, on a basculé dans autre chose. Il y a eu une espèce de perdition, je ne dit pas que c’est bien ou pas bien. Il y a peut-être eu une forme de snobisme, d’appauvrissement et c’est dans la chanson qu’on a réussi à maintenir une certaine prose. Peut-être qu’aujourd’hui justement, ça ressort. C’est refaire entendre du texte et redonner envie aux gens de replonger dans les bouquins et de se nourrir de ça. De nos jours on est quand même noyé dans les médias, on n’a plus une seconde. C’est une période où ça peut faire du bien aux gens de se replonger dans des textes comme ça.

Est-ce qu’il y a encore une place pour les poètes dans notre société, ou du moins, y’en a t-il encore dans le paysage artistique français ?

Disons que la place il faut la faire, sinon il n’y en a pas. (rires) Tous ceux qui ont envie peuvent défendre cette case là. Ça peut être pas le biais de la musique, mais la poésie continue aussi à travers l’édition. Peut-être qu’on va revenir à des petits tirages comme à l’époque avec 300 exemplaires à peine. Mais la poésie, on n’en vit pas. Il faut faire autre chose à côté, ce qui n’empêche pas d’en faire. Mais les poètes sur lesquels on a travaillé pour l’album, ce sont des gens qui ont donné leur vie pour ça. Alors qu’aujourd’hui, c’est différent. Ils n’en bouffaient pas forcément mais toute leur journée était dédié à ça. Aujourd’hui, je ne connais pas des gens comme ça, peut-être qu’il y en a, ils sont peut-être bien cachés (rires).

Et parlez-nous de cette reprise très crooner d’Elvis Presley, Love Me Tender?

L’idée est venue comme ça, spontanément, comme toutes nos idées. Je me suis demandé s’il fallait le faire, et puis je me suis dit que c’était bien finalement. Tout ce qui est musique rock, déjà, on a démarré par ça. En dehors de Genet, de Lautréamont et de Rimbaud, on a commencé avec Eddie Cochran, Elvis Presley, Chuck Berry, avec le blues et tout ça quoi ! Donc dès qu’on peut, pour se marrer, on aime bien faire un rock parce que ça nous plait et ça nous est resté. Aller jusqu’à mettre Elvis Presley au milieu de ce dossier poétique, c’était une manière de faire un clin d’œil et justement d’ouvrir cette petite fenêtre et de prendre un peu l’air. C’était aussi pour dire que c’est en partie la chanson qui a permis de continuer à sauver la poésie.

L’univers des Têtes Raides est très complet à travers les pochettes d’albums, la lumière, la mise en scène, il y a presque un côté cinématographique. Comment se passe la composition ?

Moi j’arrive déjà avec le texte. Sur « Corps de Mots » j’ai fait la sélection des poèmes et pour la mise en musique, j’arrive déjà avec cette base : le texte et la mélodie. Parce que pour moi, ça va ensemble. Que ce soit sur les auteurs où sur les textes que je peux écrire, tout de suite, il y a une mélodie qui vient, puis un rythme  Alors ensuite ça se travaille, ça se précise, mais il y a le squelette qui dit si ça va être plutôt lent, avec des cordes, énervé, ou avec des percussions. Par exemple, le texte d’Artaud, ça a démarré chez moi. Je tapais sur ma table et j’ai enregistré juste ça. J’ai commencé à chanter dessus et c’est parti comme ça. Ça reste quelque chose de brut au départ sur la composition. Après, ça passe en collectif où là, il y a tout le travail des arrangements et des choix des instruments. On a la chance aujourd’hui même en étant nombreux de pouvoir décider qu’il y ait des instruments qui jouent ou qui ne jouent pas. Les répètes n’ont jamais été compliquées et le sont de moins en moins. L’égo est au placard depuis bien longtemps. Sinon on jouerait tous, tout le temps, et il ne se passerait rien (rires)!

Et comment se passe le travail en studio ?

Sur Corps de Mots on a travaillé en live le plus possible, parce que le projet était vraiment prêt. On a passé une semaine et c’était enregistré. Après, il y a eu beaucoup de travail derrière, avec de petites choses à changer, mais la base s’est faite en une semaine. Sur les différents albums, j’aime bien à chaque fois changer la manière de produire. Peut-être que pour le prochain, on va plus travailler des choses en studio, même si toute l’ossature sera prête. On va essayer de garder une base de live mais on passera du temps sur le rajout d’instruments et sur l’écriture. En général, on est quand même perfectionnistes. On essaye d’enlever tout ce qui nous fait chier. Ça ne doit pas rester. On a plutôt tendance à enlever qu’à laisser.

Quand on entend des textes comme Le Condamné à mort qui sont très tranchants et insolents, est-ce qu’on se dit quand on voit certains événements sociaux ou politiques qu’on a régressé ?

Je pense que malheureusement, on régresse très vite et c’est quelque chose qui a toujours existé dans l’histoire. Il y a quand même des sujets récurrents qui reviennent. Le politique et le religieux vont souvent de pair. Aujourd’hui c’est ce qu’on voit, c’est ce qui émerge à nouveau. Dès qu’on veut faire avancer les choses, en général, la régression revient très vite au pas, et de façon très violente. C’est en ça que notre réponse un peu politique aujourd’hui c’est « Corps de Mots ». On a été pendant et on l’est toujours, sur pas mal de projets à travers K.O social sur le front, sur différents sujets associatifs. Aujourd’hui, pour moi la réponse à la politique, c’est un peu la poésie. C’est moins craignosse en tout cas ! (rires)

Qu’est ce que vous écoutez et lisez en ce moment ? 

Le dernier livre que j’ai lu c’est celui de Barbara Manzetti qui est un auteur qui vient au départ de la danse contemporaine mais son parcours est en train de bouger. Sa danse contemporaine se transforme en livre. Sinon, je suis à nouveau en train de replonger dans Fernando Pessoa. Je suis un grand fan de Pessoa et je monte un spectacle sur lui au mois de juin. Je continue bien sûr à écouter Tom Waits !

Le prochain projet c’est ce spectacle sur Pessoa et…?

Le spectacle sur Pessoa, les concerts de « Corps de Mots » avec des dates qui se prolongent déjà jusqu’au 27 au Lavoir. Mais on avance à la semaine. Il y a aussi des dates à droite à gauche dans plusieurs villes. J’ai aussi pas mal de travail avec des expositions pour Chats Pelés. Et puis, on est en train de travailler sur le prochain album avec que du nouveau. On va repartir sur de la chanson. Si tout se passe bien ce sera pour le début de l’année prochaine et on reprendra la route !

Visuel (c) : pochettes d’albums.

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Camille Hispard

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