Chansons
Barouh d’honneur pour les 50 ans du label Saravah

Barouh d’honneur pour les 50 ans du label Saravah

21 novembre 2016 | PAR Antoine Couder

A l’occasion de la sortie d’un album fêtant les 50 ans du label Saravah, Pierre Barouh a réuni les amis d’hier et d’ aujourd’hui pour un chaleureux concert au Trianon.

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Il n’y a pas de dimanche soir qui tienne et encore moins de primaire de la droite en version télé (c’est presque ironique), le Trianon faisait quasiment salle comble le 20 novembre pour ce concert qui a permis de retrouver le vieux monsieur de 82 ans heureux de chanter et de faire entendre ce qui constitue une influence majeure de la chanson française. Depuis le milieu des années 60, le label Saravah a produit et découvert une centaine d’artistes qui, tous, participent à la vivacité culturelle de l’après-68 : un  « lâchez tout » musical , jazz free tirant vers la world-music qui rime ici avec une fidélité à la chanson d’après-guerre qui a bercé l’enfance du fondateur, Jacques Prévert et les Visiteurs du soir, dont on sentira toute l’influence dans les signatures de Jean-Roger Caussimon et une bonne partie des textes de Pierre Barouh lui-même, ne serait-ce que la plus célèbre, « La bicyclette », écrite en 1968. A ces rythmes un peu manouches, on pourrait  aisément trouver des correspondances avec cette bossa dont l’homme est un grand découvreur national  (il a beaucoup travaillé avec le guitariste brésilien Roberto Baden Powell de Aquino) et dont on perçoit l’influence dans ce monument écrit par Brigitte Fontaine et Areski,en 1973.

Sur la scène du Trianon, c’est Arthur H et Maïa Barouh  qui sont à la manœuvre et la chanson paraît actuelle comme jamais dans cette espèce de second degré tragique du discours technique, discours d’expert qui a beau dire mais ne peut rien empêcher. Pour autant, les années Saravah restent celle d’une certaine insouciance, une belle façon de capter l’air du temps sans vouloir forcément en vivre (« nous sommes les rois du slow business » disait-on alors). Insouciance heureuse qui a permis la publication de disques importants, tels les premiers opus de Jacques Higelin (« Crabouif » et, surtout le mémorable « Higelin et Aresky ») comme de faire entrer de nouveaux interprètes, capables de déstructurer la chanson et de la porter sur des terres encore inconnues comme en témoigne le travail d’Alfred Panou et l’Art ensemble of Chicago avec « je suis un sauvage » et son incroyable face B,  la lumineuse dialectique  du «  moral nécessaire »  (1970). On est quasiment dans les plis du mouvement hippie qui – à la même époque-  finit par structurer l’univers de l’underground français, autour du magazine Actuel notamment. Si le label en popularise l’esprit, le goût de la liberté avec notamment des compagnons de route tels que Bulle Ogier, Marc’O ou Jean-Pierre Kalfon,  il y aura finalement peu de liens entre ce qui restera deux mondes bien séparés jusqu’à l’explosion de la world music au début des années 80. Au final, Saravah est plus jazz que rock et Jacques Higelin justement – lorsqu’il choisira de se ranger du côté de la guitare électrique- partira enregistrer pour Pathé –EMI. L’esprit Saravah renvoie davantage au imageries du Larzac et au petit village de Montmartre qui a longtemps abrité son studio d’enregistrement. Son influence va décroître au point de quasiment disparaître dans les années 90 pour finalement revenir par petites touches, sous la plume d’une nouvelle génération de chanteurs tels Albin de la Simone et Bastien Lallemant que l’on retrouve sur la scène du Trianon. C’est ou Bertrand Belin qui reprend « la Bicyclette » sur le disque des 50 ans du label.

https://www.youtube.com/watch?v=N9Le6Rr4GJY

Les influences de Saravah sont également perceptibles  dans cette nouvelle variété française que l’on a peut-être abusivement taxée de « postmoderne » comme celle d’un Arnaud Fleurent-Didier ou d’une Amandine Maissiat dont les chansons doivent peut-être autant au goût de la rime Saravah qu’aux introspections de Véronique Sanson ou de Pierre Vassiliu qui d’ailleurs aurait pu y trouver une place … N’a-t-il pas adapté une chanson de l’ami du label, Chico Buarque, pour son tube  Qui c’est celui-là  en 1973 ? ( sans parler de la reprise d’Amour, amitié, dans le premier album d’Albin de la Simone). Au-delà, c’est donc une variété romantique, de Camilla Jordana jusqu’à Juliette Armanet, qui se nourrit de l’influence de Saravah et qui mériterait d’être mieux updatée, sous-titré aux yeux du grand public et de la jeune génération. Le disque, publié cette année est une belle occasion de le faire; disque sur lequel il manque toutefois – ce n’est certainement pas un oubli- le tube ultime, à l’origine de la grande aventure du label. Magnéto Pierre !

Antoine Couder

 

Agenda culturel de la semaine du 21 novembre 2016
Une ouverture réussie pour le festival « Un Etat du Monde et du Cinéma »
Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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