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[Interview] Bertrand Belin « L’imprimerie traumatise l’homme »

[Interview] Bertrand Belin « L’imprimerie traumatise l’homme »

09 octobre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Aujourd’hui sort le déjà sixième album de Betrand Belin, Cap Waller, un bijou pur qui rappelle le meilleur de Bashung.  Une promenade dans les méandres des solitudes en quête du monde. A force d’écouter en boucle les titres de l’opus, Toute La Culture a souhaité le rencontrer.

Amélie Blaustein Niddam : Il y a, dans Cap Waller, une phrase qui me trotte tout le temps dans la tête : « les années ont passé, je ne sais plus dans quel ordre ». Elle résonne comme un gimmick. Je voulais savoir, si vous courriez après le temps, si il y avait un attrait pour le passé avec cet album ?

Pas plus que sur les précédents. La question de la fuite du temps a toujours été une question centrale pour moi et dans mon album aussi. Cette formulation invalide l’idée chronologique du temps, et l’idée avec elle que, par conséquent, la vie se déroulerait dans le présent. C’est un tourment qui nous gagne souvent, la crainte de l’avenir, peut-être même parfois la nostalgie de l’avenir, avenir qui, soit-disant aurait disparu, c’est pareil, c’est comme des temporalités inversées. Mon enfance me semble très très proche dans le sens où je me sens toujours aussi innocent et peureux.  Tout se bouscule sans cesse. Le tout étant de réussir à faire tomber tout ça dans un vortex qui serait le présent.

Yaël Hirsch : j avais une question sur les paysages. C’est en effet assez traditionnel  en chanson, de faire des portraits de personnages mais là, on a l’impression que vous vous fondez réellement dans les arbres, que vous vous fondez dans les rues et souvent je trouve que les chansons ressemblent un peu  des paysages.

Oui, oui, c’est vrai, c’est vrai, il doit y avoir un peu d’animisme dans cette histoire, c’est vrai que je prête vie aux choses et aux éléments, non pas que j’en sois convaincu mais c’est un réflexe qui me force à considérer les paysages comme des choses vivantes. Tout est vivant et tout communique. Notre cerveau est certes pas mal gros par rapport à celui d’un rat mais il paraît que 90% n’en est pas utilisé. A mon avis, ces 90 % peuvent être utiles à rendre intelligible des liens qui nous paraissent aujourd’hui soit absurdes soit invisibles.  Les paysages sont simplement la fin d un geste, le monde observe, il est produit par notre cerveau donc il est vrai que dans les siècles quelles que soient les langues, un arbre est un arbre pour à peu près tout le monde sur cette Terre. Il porte pas le même nom partout mais on a toujours à faire à quelque chose de paisible, qui demande un temps long, qui met plusieurs siècles à pousser, qui produit des fruits parfois, on voyait bien le symbole du cycle. Donc quand je parle dans mes chansons, je parle de celui avec lequel chacun entretient une conversation silencieuse, même les gens qui ne le savent pas ou qui le réfuteraient devant nous.

Yaël : Nous parlons tous à des arbres donc ? (sourires)

Non, je ne dis pas qu’on parle tous à des arbres, mais qu’on a une communication avec les choses, seulement elle est pas formulée.

Amélie : J’ai cherché Cap Weller sur google maps, et je n’ai pas trouvé (rires).

Vous savez, Google Maps, n’est pas dieu, c’est ma réponse.

Yaël :  Je vous ai vu sur scène, au théâtre de la Bastille. La façon dont vous exposez la langue française sur scène faisait qu’on ne voyait que vous! C’était assez impressionnant.Qu’est ce que vous faites à la langue française quand vous parlez, quand vous chantez ?

Je ne sais pas, je n’ai pas d’approche méthodique par rapport à cela. La vie des hommes est basée sur les informations qu’on s’échange et la voix plus généralement est distribuée aux gens qui naissent. Il y a d’autres paroles bien sur, la danse, le geste, les yeux, mais le verbe, la profondeur… Le meilleur ami de l’homme après le chien et la musique, c’est la langue. Parce que finalement, c’est notre interface de communication, la peau, en ce qui concerne l’aspect biologique et la reproduction, la voix pour ce qui prend en charge l’amélioration de la condition humaine.

Amélie : Votre voix paraît quasiment avalée, sur le premier morceau, vous arrêtez net, on est surpris, on se demande si vous allez continuer ou pas, sur la fin de l’album vous chantez plus, vous fredonnez, est ce que vous considérez votre voix comme un instrument ? Qui vient en premier, la musique ou la voix ?

Non, il n y a pas vraiment de règles, ca vient à peu près en même temps. D’abord la musique un peu mais c’est pas une règle.  Pour « Je parle en fou », la chanson où il y a plus de texte, je l’ai écrite un soir dans un lit en m’endormant chez un copain qui m’hébergeait, j’avais pas de guitare, j’ai fait la musique après. La différence, c’est qu’on voit bien que c’est un texte écrit. Je n’écris pas les textes je les accumule dans ma mémoire. Et du coup, si vous voulez, je fais comme des plongeons, je me lance dans un texte. J’ai toujours une petite chose de base avec moi, une graîne, un début.

Amélie : Vous arrivez sans notes ?

Non je n’ai pas de notes, je retiens tout, il y a très peu de choses à écrire en même temps. Il y a dix ou douze chansons en un an et demi. Je compose, j’enregistre, j’écoute la musique dans les jours suivants au casque, que j’ai un peu arrangé. J’ai une idée quand même de mélodie, une impulsion et après je me lance dans ce qu’on pourrait appeler une écriture orale. il ne s’agit pas de faire une écriture automatique. Je fais confiance aux injonctions de la conscience et l’inconscience pour dire les choses qui me sont vraiment chères. Et comme les mots dans la chanson n’ont pas vraiment vocation à être lus sur une page blanche mais leur place est dans la musique, c’est dans la musique que je les inscris directement. Je préfère ce qui garanti une certaine spontanéité. Pour moi ce sera plus facile de les rechanter après.

Amélie : Mais quand vous rechantez, qu’est ce qui se passe, vous finissez par écrire quand même  ?

Je fais comme si je les écrivais sauf que je ne les écris pas sur une page. Une fois qu’elles sont finies, je les écris parfois, mais quand on écris sur une page un vers ( il fait semblant d’écrire) : « dans le matin pâle », on va chercher une deuxième phrase. Mais là on l’a sous les yeux cette phrase, avec sa taille, le poids des mots. Elle devient une influence.

Amélie : Dans ce que vous racontez, il y a une urgence de dire.

C’est pour cela que je n’écris pas, parce que je n’ai pas envie d’être inspiré par les aspects architecturaux et plastiques d’une phrase.

Yaël : C’est que musical en fait, les mots deviennent vraiment de la musique ?

Non non, les mots ont un sens et je les choisis pour leur sens. Mais, l’imprimerie traumatise l’homme.

Yaël : L’imprimerie traumatise l’homme, ça risque d’être le titre de l’Interview : ( rires)

DIsons que ça aide, le fait de pouvoir écrire, cela permet de garder la mémoire de systèmes de réflexion très élaborés c’est pour ça que la philosophie existe. On a pu noter ce qu’il y a eu comme cheminement intellectuel donc on peut développer des idées complexes. C’est pareil pour la chanson. Je préfère dans la chanson ne pas avoir la mémoire des arguments déjà posés, du coup c’est encore cette quête d’immanence là, c’est au moment où c’est dit que ça existe. Et puis le coté très ouvragé de la rime, on le doit aussi au papier, à la trop grande conscience de ce qu’on a déjà posé sur la page.

Yaël : Il y a un coté cowboy. C’est quoi votre rapport à John Wayne ? Ce coté lonesome cowboy, je ne sais pas si c’est une référence aux grands espaces américains, on est toutes les deux tombées assez d’accord dessus, sans s’être vraiment concertées.

Parce que l’Amérique a fait de la personne errante un mythe et un modèle. Les américains n’ont pas pour autant tout inventé. La solitude dans les espaces je la considère dans des paysages que je connais. Mon dernier disque se passe au jour le jour dans une ville immense, je l’imagine dans des villes comme Paris avec des jets d’eau, des chevaux, une place, quelque chose de très franchouillard !  La musique dépolit des paysages horizontaux qui sont peut-être un petit peu influencés par une musique américaine. Les personnages dont je parle dans mes chansons pourraient se colorer un petit peu d’un certain exotisme américain.

Yaël : Et si on parle cinéma, si ce n’est pas un peu John Wayne ? Ce sont quels d’autres personnages ou réalisateurs ?

Il y a de la solitude de l’errance mais aussi de la fraternité et de l’amitié dans mes chansons. A ce titre là je pense que ça se rapprocherait plus des films Kelly Reichardt, qui est une réalisatrice qui fait des films sur l’errance la solitude et la fraternité mais qui sont loin du John Wayne.

Yaël : On a eu un débat avec Amélie, elle dit que c’est un album ou il y a eu « trop » , donc il y a besoin d’une pause en terme d’émotions et de sentiments et moi je dis : c’est un album ou j’ai l’impression que l’on attend que quelque chose se passe, revienne.

En fait c’est une oeuvre d’art si je peux me permettre de dire ça, ça n’est pas ma vie.  Ce sont des récits ou je parle d’autres gens que moi. Je parle de gens qui sont déclassés. C’est un album altruiste, l’autre, ça fait partie de mon quotidien. Je les vois ces gens qui sont déclassés, je les croise tous les jours, et ils me touchent.

Amélie : C’est très clair, quand on vous écoute.

Belin : Finalement si vous écoutez l’album avec les informations que je viens de vous donner, vous verrez que tout concorde. Moi je ne me sens pas du tout en rupture avec la société, ça serait malvenu de ma part. Je suis intégré mais je sens poindre un aiguillon qui nous oblige à avoir conscience de la faisabilité du déclassement et je pense qu’il serait intelligent que tout le monde en ait conscience.

Bertrand Bellin, Cap Waller, 2015, Wagram, 46 min.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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