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[Live Report] Bertrand Belin au Centquatre ( 3 et 4/05/2016) : Le désir du requin

[Live Report] Bertrand Belin au Centquatre ( 3 et 4/05/2016) : Le désir du requin

05 mai 2016 | PAR Antoine Couder

En concert au Centquatre pour deux soirées consécutives, Bertrand Belin a cherché à dépasser les limites que sa timidité lui impose. Performatif !

Lorsqu’on demandait à Joey Ramone d’où venait l’énorme cicatrice qu’il portait sur le dos, il répondait qu’un requin avait voulu lui faire la peau un jour de baignade isolée. Et « Requin » c’est aussi le nom du premier livre de Bertrand Belin aux éditions POL qui raconte la longue noyade d’un homme dans un lac artificiel. Mais, dans les deux cas, il s’agit de fiction. Le chanteur des Ramones est né avec le cadavre de son frère siamois sur le dos qu’il a fallu lui arracher. Le chanteur Bertrand Belin doit maintenant se défaire du succès d’estime que lui a procuré le soutien de France Inter qui lui a permis de sortir du relatif anonymat de la scène indépendante, pour essayer maintenant de devenir l’un de ces grands artistes que l’on compte sur les doigts de la main à chaque décennie. Et ce n’est pas si facile…
Nous étions donc au concert de Bertrand Belin avec les auditeurs de France Inter et aussi avec Jeanne Cherhal, Jean-Philippe Nataf, Diane Sorel (ex Colettes) et certainement plein d’autres musiciens dans le public. Pour tout dire, c’était notre première fois avec Bertrand et nous nous attendions évidemment à être déçu par une prestation qui ne pourrait, ne saurait égaler le fluide génie de « Cap Waller » son dernier album en date. Forcément, non ? Et pourtant non. Pour commencer, Belin fait comme si rien n’était, comme s’il n’était pas du tout timide et qu’il pouvait faire le show man intégral en reliant presque chaque chanson par des sortes de poèmes déclamés et joués (des « ponts ») qui creusent une langue en dérangement, laissant finalement surgir des choses que l’on n’entend plus guère aujourd’hui : la colère de ceux qui vont se mettre sur la gueule, la geste du SDF qui défend son bout de carton et l’alcool qui plane silencieusement sur des émotions tantôt tragiques tantôt ridicules. Précisément, s’il y a quelque chose de politique chez Belin, c’est bien ce paso doble entre ces deux sentiments, très noir ou alors blanc mousseau et pour tout dire savonneux, au point que ça en devienne vraiment glissant. Effet comique garanti.
Pour les références, il y a de quoi faire un livre. Résumons les choses en affirmant que Belin a beaucoup aimé Arthur H et pas mal écouté le Bashung de « Play&Blessures»(1982) et surtout les fins de pistes de « Pizza » l’album qui le précède (« reviens va-t-en », « Privé », « J’sors avec ma frangine », autant de joyaux d’humour léger). Tout chez lui est pourtant moderne, l’équivoque qu’il entretient au fil du show finissant invariablement par devenir brillant. Et si vous ne comprenez pas exactement d’emblée tout ce qui est dit, sachez que vous n’aurez pas de mal à y croire vraiment. Comme si le héros de « Usual suspect », Keyser Söze alias Kevin Spacey vous expliquait comment éviter un contrôle d’alcoolémie. Ne vous inquiétez pas, ça marche à tous les coups.
Pour le reste, nous ne sommes pas ingénieurs du son mais peut-être y avait-il un léger problème de micro « voix ». Et peut-être aussi n’était-ce pas le meilleur concert de Belin. Peut-être. Pour autant le charme agit lumineusement, surgissant à demi-mot, de fausses blagues en moments d’improvisation musicale, comme cette guitare un peu Ribot ouvrant des perspectives sur l’Atlantique, sur un petit feu de bois Manouche. Soudain, on comprend pourquoi on est là. Alors d’accord, rien à voir avec le Belin « du disque » le petit trésor de folk qui en général nous hypnotise et finit ici en une sorte de blues rock majestueux (peut-être encore un peu raide) qui nous redit qu’il s’agit aussi de s’arranger avec cette bonne variété dont la chanson française semble avoir finalement accepté l’intime conviction (« Louise attaque », « les Innocents »). Au final, rien n’a l’air vraiment calculé mais on sent bien que préside ici une suite de bonnes intuitions qui ne demandent qu’à être approfondies. On a confiance dans le désir du requin.
Antoine Couder

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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