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Bru Zane : jamais plus joli gala ne fut dans le monde !

Bru Zane : jamais plus joli gala ne fut dans le monde !

14 novembre 2019 | PAR Clément Mariage

Pour fêter les 10 ans de la création du Centre de musique romantique française (Palazzetto Bru Zane), les artistes phares des redécouvertes entreprises par l’institution se retrouvaient au Théâtre des Champs-Élysées où ils proposaient au public un délicieux florilège de pièces rares.

Elle est toute de noir vêtue. On lui apporte un gâteau surmonté de bougies. Elle se met à les compter, atteint le chiffre dix, se laisse tomber sur le canapé et éclate en sanglots. On ne sait pas très bien si ses pleurs prennent leur source dans la joie ou la tristesse : serait-elle désespérée de voir les années passer ? Serait-elle heureuse devant un accomplissement ? À ses côtés s’installent un homme et une femme, l’air grave et digne, l’un vêtu d’un smoking, l’autre d’une robe beige et d’un châle élégant ; ils la réconfortent. Mais, de l’autre côté de la scène, on entend progressivement s’élever un brouhaha gâtant l’atmosphère de digne recueillement qui régnait jusque-là. La femme se dirige vers la porte d’où s’échappe le vacarme, quand en surgit soudain une troupe de joyeux drilles, costumes bariolés et mines réjouies. Ulcérée, elle les interpelle et trace dans l’air, au milieu de la scène, une démarcation, bientôt rendue visible par un éclairage laissant une zone d’ombre devant le pupitre du chef, entre les graves patriciens à gauche et les gais lurons à droite.

La pantomime introductive du gala célébrant les dix ans du Palazzetto Bru Zane, mis en espace par Romain Gilbert, rend tangible le fil conducteur de la soirée : la confrontation de la musique sérieuse et de la musique légère. En effet, le Centre national de musique romantique française – autre nom du Palazzetto Bru Zane – ressuscite depuis maintenant dix ans de nombreuses œuvres composées entre 1770 et 1920, appartenant tout autant au registre sérieux et aux genres dits « nobles » (la tragédie lyrique, le grand opéra, la symphonie, la musique de chambre) qu’au registre léger et aux genres dits « mineurs » (l’opérette, la chanson de café-concert), avec une curiosité avide et un enthousiasme constant.

Proposant des extraits d’œuvres déjà ressuscitées par le passé, comme autant de souvenirs du chemin parcouru, tels la piquante danse espagnole du Tribut de Zamora de Gounod, la mélodie pour orchestre « Extase » de Saint-Saëns, un final d’Adrien de Méhul, un duo du Dante de Godard, un ensemble des Mystères d’Isis de Lachnith (d’après La Flûte enchantée de Mozart), un air et un ensemble des Chevaliers de la Table ronde d’Hervé, la soirée présentait également des numéros issus d’œuvres données très récemment, comme Madame Favart d’Offenbach, Phèdre de Lemoyne, Faust et Marguerite de Barbier, preuves s’il en fallait que le Palazzetto Bru Zane est toujours aujourd’hui porté par une dynamique inaltérable.

Cette soirée était également l’occasion d’éprouver devant un public quelques morceaux choisis d’œuvres qui seront peut-être un jour intégralement ressuscité par le Palazzetto, notamment Lancelot de Victorin Joncières et Charles VI d’Halévy (certes déjà donné à Compiègne en 2005 à l’époque où Pierre Jourdan était directeur du Théâtre Impérial). Le duo entre Guinèvre et Lancelot attise la curiosité : la musique de Joncières allie l’art chromatique wagnérisant à une veine mélodique flamboyante, digne du meilleur Massenet. Quant à la villanelle d’Isabeau de Bavière dans l’opéra d’Halévy, elle fait montre d’une belle inspiration, qui lorgne autant du côté du bel canto italien par sa virtuosité piquante que du côté des couleurs « gothiques » de certains grands opéras et opéras comiques français, du Comte Ory de Rossini à Robert le Diable de Meyerbeer en passant par La Dame Blanche de Boieldieu ou La Nonne sanglante de Gounod. Puisse-t-on pouvoir entendre un jour l’intégralité de ce Lancelot et une nouvelle version du Charles VI d’Halévy !

Pour porter à leur incandescence toutes ces pépites savamment assemblées, le Palazzetto Bru Zane avait réuni la fine fleur de leurs fidèles collaborateurs artistiques. Véronique Gens, la dame en noir de la pantomime introductive, fait ici figure d’égérie, tant elle a accompagné de projets et imprimé sa marque au répertoire exploré  – la Proserpine de Saint-Saëns, la princesse Marie de Gounod, la Reine de Chypre d’Halévy, c’est elle. Dans le Lancelot de Joncières, comme dans le Dante de Godard, elle fait montre de son art souverain du phrasé et de la diction, et rappelle dans le finale de l’acte III de La Vie parisienne, comme dans Maître Pétronilla en juin dernier, qu’elle peut aussi s’épanouir dans le registre comique, où on l’a toujours moins sollicitée. Tassis Christoyannis aussi est un compagnon de longue date du Palazzetto Bru Zane. La mélodie pour orchestre de Saint-Saëns, « Extase », met en valeur ses qualités de diseur, portés par une voix éloquente et mordante, que l’on retrouve dans le finale vertigineux de drame de l’Adrien de Méhul, alliées à une ferme autorité vocale.

C’est à Judith van Wanroij que revient l’honneur d’inaugurer la soirée : elle se joue d’emblée de la polarité sérieux/comique en travestissant sa scène de la Phèdre de Lemoyne en pochade, par une gestuelle hypertrophiée et une surcharge d’effets interprétatifs qui lui permettent de mettre à distance le rôle qu’elle vient d’interpréter à Budapest. De même, Rodolphe Briand dans « J’viens de perdre mon gibus » de Chaudoir montre l’étendue de ses moyens : cette chanson demande de reprendre un air sérieux célèbre avant le refrain (comme « La fleur que tu m’avais jetée »), avec lequel il fait contraste, ce qu’accomplit le ténor avec une aisance renversante. Le duetto des dindons de La Mascotte d’Audran, interprété avec un Olivier Py sémillant et mutin, travesti en Bettina, lui donne également l’occasion d’exprimer sa vis comica

En Lancelot comme en Pharnaspe (Adrien), Cyrille Dubois fait jaillir des merveilles de sa voix claire et ductile. Chantal Santon Jeffery propose un Isabeau de Bavière d’une grande élégance et dotée d’un véritable caractère pour un rôle vocalisant. Edgaras Montvidas, quant à lui, présente un Adrien et un Dante vaillants et colorés. Parmi les rôles comiques, Ingrid Perruche impressionne particulièrement en duchesse Totoche (Les Chevaliers de la Table ronde) : dans cette caricature de grand air d’opéra, elle appuie de profonds graves poitrinés, multiplie les effets de nuances et de rhétorique pour parodier le grand style avec un abattage scénique vivifiant. De même, Flannan Obé et Lara Neumann campent un duo désopilant dans la parodie du Faust de Gounod par Barbier, Faust et Marguerite.

Le programme ne présentait aucune pièce de musique de chambre ou de musique religieuse, mais la Concertstück de Gabriel Pernié, oeuvre pour harpe et orchestre peu connue et d’une grande virtuosité, nous aura permis de marquer un arrêt dans le répertoire de la musique concertante. Interprétée à la harpe par un Emmanuel Ceysson lyrique et ardent, la pièce est ovationnée par le public. Durant le reste du concert, Emmanuel Ceysson tenait le pupitre de harpe de l’Orchestre de Chambre de Paris, en très grande forme de soir-là, sous la direction énergique, claquante et contrastée d’Hervé Niquet.

Fer de lance de nombreuses des résurrections entreprises par le Palazzetto Bru Zane, le chef adresse à la fin du concert un discours de remerciement et de reconnaissance à Nicole Bru, qui finance le Centre de musique romantique française depuis maintenant dix ans. En bis, tous les solistes entonnent le savoureux ensemble des Chevaliers de la Table ronde, durant lequel les chevaliers se comptent eux-mêmes jusqu’à dix, occasion d’entendre la voix de contralto superbement timbrée de Marie Gautrot et délicieuse mise en abîme de la mission que ce sont donnée tous ces artistes. Comme le bis est repris une seconde fois, on souhaite au Palazzetto Bru Zane de pouvoir encore souffler vingt bougies, trente, quarante, cinquante !

Clément Mariage


Crédit photographique : Nicola Bertasi

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Clément Mariage

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