Théâtre

Denis Lavant dans « La Dernière Bande » de Beckett à l’Athénée Louis Jouvet

Denis Lavant dans « La Dernière Bande » de Beckett à l’Athénée Louis Jouvet

14 novembre 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Deuxième opus d’un travail commencé avec Cap au Pire, Denis Lavant et Jacques Osinski, son metteur en scène, offrent à l’Athénée Louis Jouvet leur succès Avignon OFF 2019. Evénement.

Vieux, cramoisi et cacochyme, il s’approche de nous, jauge la salle, ou est-ce l’horizon? Il mange deux grosses bananes puis s’affaire à son bureau. Krapp, notre anti-héros va une dernière fois respecter sa routine annuelle en enregistrant sa confession bilancielle. En effet, chaque année le jour de son anniversaire il enregistre un compte rendu détaillé de son état et de ses agissements durant l’année écoulée. Il consigne sur bande pour lui même ce que furent ces douze derniers mois. Aujourd’hui ce sera la dernière bande, et durant cette journée particulière, il boira son vin et écoutera de vieilles bandes, l’un et l’autre des reliques. La solitude radicale de l’homme (Denis Lavant) qui marche, claudicant vers sa finitude colonise l’espace, et le public. Tout l’esprit de Samuel Beckett est présent dans cette pièce de théâtre écrite en anglais en 1957, puis traduite par l’auteur en 1959. Tout l’esprit dont l’humour.

Classiquement, le théâtre car il est spectacle vivant émerge dans l’ici et maintenant, il ne sait figurer qu’un temps continu à la différence du cinéma qui permet d’autres possibilités. Le motif du magnétophone à bandes ouvre une occasion rare de jouer avec la montre et lorsque Krapp vieillard écoute et apostrophe la voix enregistrée de Krapp jeune adulte le temps se distord. La confrontation des deux Krapp enjambe les années. Le résultat est troublant. Jacques Osinski colle au dispositif; il empile le temps au lieu de le déplier; sa mise en scène cherche à s’exonérer du temps qui passe. De longs silences et les gestes très lents de son Krapp œuvrent à bloquer l’horloge pour la faire disparaître. Denis Lavant, virtuose des mots et des gestes nous saisit pour nous enfoncer dans la pensée de Krapp, une pensée déjà confuse qui, l’inconscient à ciel ouvert, ne connaît plus de montre.

Beckett a écrit le monologue pour Patrick Magee (surtout connu en France pour avoir interprété Mr Alexander l’homme en chaise roulante dans Orange mécanique). Le rôle à la création renferme une dose certaine d’humour. Ainsi en 2016, Jacques Weber fut pour Peter Stein un Krapp magnifique avec un nez rouge de clown.  Pour restituer ce biais humoristique, Denis Lavant s’en remet à son visage, à sa gestuelle et aux pauses imaginés par Osinski. Il est épatant.

S’il fallait donner à voir la détresse absolu d’un homme face au vide, une détresse si profonde qu’elle invente un sourire de composition, s’il fallait donner à ressentir le non-sens radical de nos existences sauf à se souvenir de O les beaux jours, Denis Lavant remplit merveilleusement son ouvrage. L’expérience du spectateur est intense et persistant.

 

La dernière Bande texte Samuel Beckett, mise en scène Jacques Osinski
avec Denis Lavant à l’Athénée Louis Jouvet du 7 au 30 novembre 2019.

 

Crédit Photos ©Pierre Grosbois

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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