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L’archéologie de l’esclavage comme aboutissement de la reconnaissance de l’esclave en tant qu’être humain

L’archéologie de l’esclavage comme aboutissement de la reconnaissance de l’esclave en tant qu’être humain

10 mai 2012 | PAR Sarah Barry

Il a fallu plusieurs siècles pour que la pensée française assume le phénomène de la traite négrière et de l’esclavage. Plusieurs siècles pour qu’elle le reconnaisse comme faisant partie de son histoire, de son propre passé, et non simplement de celui de lointaines colonies. Différentes dispositions on été prises : loi Taubira de 2001 qui fait de cette catastrophe un Crime contre l’Humanité, jour de commémoration fixé au 10 mai en 2006 … Mais la France accuse encore un certain retard dans l’acception de ce fait historique ; en témoigne par exemple l’absence d’un musée national de l’esclavage. La recherche archéologique menée sur les vestiges de la traite négrière, encore à ses débuts, joue depuis quelques années un rôle décisif …

En 1998, on fête les 150 ans de l’abolition de l’esclavage (la première abolition de 1794 avait été annulée par Napoléon en 1802). A cette occasion, l’Etat célèbre l’abolitionnisme français, la croisade menée par la France dans la seconde moitié du XIXème siècle pour libérer les esclaves, suite aux horreurs commises par l’Ancien Régime. Cette belle cause a pourtant servi aussi à justifier la colonisation de l’Algérie, ou de Madagascar. La société moderne vient à la rescousse, mais se bâtit aussi un Empire colonial, tout en effaçant l’esclavage des livres d’histoire. Les descendants des esclaves rappellent par ailleurs que leurs ancêtres ont été les premiers abolitionnistes, par leurs révoltes mais aussi par leurs suicides. Alors oui, la France reconnaît peu à peu son passé esclavagiste, mais les ambiguités demeurent.

Certains d’entre nous ont eu l’occasion de s’indigner devant les vitrines muséales qui présentent des chaînes, des menottes et des registres d’esclaves. A Nantes, au musée d’histoire du château des ducs de Bretagne, et à Bordeaux, au musée d’Aquitaine (ces deux villes ont joué un rôle important dans le commerce triangulaire), on découvre des listes terrifiantes d’insensibilité où sont répertoriés les prix des esclaves, où l’être humain est commercialisable. A l’oeuvre ici, la tradition du musée abolitionniste, qui veut faire appel à la pitié des visiteurs. Ces derniers voient l’esclave enchaîné, celui que l’on entasse dans des bateaux et que l’on vend à des plantations. Mais où est l’esclave en tant que personne ? Ces gens venaient d’un endroit précis, où existaient des particularités culturelles, politiques et sociales. Ils avaient des rêves, une histoire personnelle. Quelle langue parlaient-ils ? A quoi ressemblait leur vie quotidienne dans la plantation ? Quels outils utilisaient-ils ? Que mangeaient-ils ? C’est l’archéologie de l’esclavage qui depuis peu, tente d’apporter des réponses et d’approfondir notre approche de ce moment marquant de notre histoire.

Les vestiges sont extrêmement rares, quasi-absents. Beaucoup ont été détruits, soit volontairement, soit par négligence. A la Réunion par exemple, qui a connu aussi un phénomène esclavagiste de grande ampleur, les cabanons ont été démolis, les cimetières sont presque inexistants. Mais d’autres régions, en Afrique et en Amérique, gardent des traces matérielles : les quartiers d’esclaves ont disparu, mais il reste parfois des fondations et autres structures archéologiques dans le sol, qui après interprétation livrent des informations sur l’habitat, les conditions de vie, la culture matérielle des esclaves. Les fouilles entreprises dans les cimetières apportent quant à elle des éléments sur les rites d’inhumation, sur les pathologies dont souffraient les défunts, sur leurs caractéristiques tels que l’âge, le sexe, les origines, etc. On met donc en valeur tout un patrimoine dont il ne faut pas sous-estimer l’importance.

Cependant, la loi française concernant les fouilles archéologiques n’est pas toujours du côté de la recherche. La Réunion par exemple est largement défavorisée car l’on considère qu’elle n’a pas connu de société précoloniale. On a donc refusé d’y mettre en place des pratiques d’archéologie préventive. Aucune politique de sauvegarde de ce patrimoine n’intervient, et l’on fait également face à des enjeux touristiques et fonciers qui occasionnent des destructions avant même que l’on ait pu entreprendre la moindre recherche. L’esclavage dans l’océan Indien est de manière générale moins travaillé que dans l’océan Atlantique, où la présence de sociétés précoloniales (comme les Amérindiens) a permis d’engager une recherche archéologique qui a pu ensuite s’étendre aux vestiges coloniaux. Il s’agirait pourtant de rendre une existence matérielle à tous ces fantômes de notre histoire.

L’archéologie de l’esclavage s’inscrit donc dans la lente maturation vécue par les Français autour de l’acception de cette catastrophe historique. Ses apports couronnent en quelque sorte la reconnaissance de l’esclave en tant qu’être humain, en dévoilant une vie matérielle, une culture, une réalité vécue par des êtres particuliers.

 

A noter : le colloque international « Archéologie de l’esclavage colonial » qui se déroule en ce moment même au musée du quai Branly (théâtre Claude Lévi-Strauss), du 9 au 11 mai 2012, dans le cadre de la journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition. Des spécialistes feront le point sur l’état des connaissances amassées ces dernières années par le biais de l’archéologie au sujet de la traite et de l’esclavage.

==> http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/manifestations-scientifiques/colloques-et-symposiums.html

 

Visuel : Chaîne et menotte d’esclave en fer, XVIIIème siècle (c) Musée d’Aquitaine, 2009.

L’esclavage, mémoires sur scènes
Réflexion sur l’Exhibition : Réaction!
Sarah Barry

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