Théâtre

L’esclavage, mémoires sur scènes

L’esclavage, mémoires sur scènes

10 mai 2012 | PAR Christophe Candoni

Si le 10 mai célèbre l’abolition de l’esclavage en France, il ne commémore pas la fin de sa présence sur les scènes de théâtre où nombreuses sont les pièces parlant de cette blessure ouverte . De Koltés à Robyn Orlin, tour d’horizon de luttes engagées.

Les pièces historiques

Koltès : l’uopie d’une colonisation inversée ?
Koltès dont l’œuvre est directement inspirée de territoires étrangers – rien que les titres sont en soi des voyages – fait l’apologie d’un souffle nouveau qui doit selon lui irriguer la France qui lui paraît un pays nécrosé dans les années 70/80. Ce nouveau sang salvateur est celui de l’arabe, de l’africain, ceux-là même que le français a colonisé durant son histoire et même récente pour affirmer sa supériorité. Koltès invente des situations de retournement du sentiment colonial et d’inversement des rapports de pouvoir et de force.
L’auteur précise au sujet de sa première pièce « Combat de nègres et de chiens » qu’elle ne parle pas de l’Afrique mais bien des blancs. Les français sont mis en scène sur un chantier de travaux urbains au milieu du Niger, un territoire apparemment infranchissable car délimité par des palissades et des barbelés mais qui s’avère bien précaire. Ils forment une sorte de groupuscule minoritaire dans un pays plus vaste qu’ils veulent dominer mais dont ils ont peur, par méfiance, par inculture, par racisme pur. Lorsque Alboury, jeune du pays dont le frère est mort accidentellement sur le chantier, entre dans ce périmètre contrôlé puis séduit Léone qui rejette en bloc sa nationalité, sa langue, la couleur de sa peau et veut devenir africaine, l’ordre établi explose et se trouve renversé.
C’est aussi la parabole qui est au cœur de la pièce « Le Retour au désert ». Le personnage énigmatique du « parachutiste noir » entre par effraction dans la demeure pourtant bien gardée d’Adrien. Celui-ci se retrouve comme volontairement emprisonné derrière les hauts murs de sa maison. Le parachutiste noir surgit d’on sait où et vient contrarier le reflexe sécuritaire motivé par une peur d’Adrien sur l’Autre lorsqu’il lui demande avec ironie et arrogance « tu crois peut-être que l’épaisseur de tes murs te protège ? ». Le Parachutiste laisse de son passage fortuit deux enfants noirs que la fille de la maison Fatima enfantera. Ils seront nommés Romulus et Remus. Ainsi, le peuple jusque là opprimé, déconsidéré, joue un nouveau rôle, celui qui bouscule l’ordre, abolit les frontières, reconstruit une civilisation.

Guy Cassiers vs Josef Conrad : retour sur histoire

Le Festival d’Automne et le Théâtre de la Ville présentaient en 2011 le nouveau spectacle du flamand Guy Cassiers dont nous avions adoré, à Avignon, le spectaculaire Sang et Roses. Avec « Cœur ténébreux », l’exploration reste historique pour nous emmener dans le Congo de Joseph Conrad. Si la scénographie sublime permet de tenir la pièce debout, le jeu hésitant de Josse de Pauw nous avait déçu.

« Cœur ténébreux » est une adaptation juste du roman de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres » publié en 1902. L’histoire est la même, celle d’une fin de soirée, longtemps après, où le capitaine Marlow raconte ces temps où il travaillait pour une compagnie Belge partie conquérir le Congo, au cœur de la ténébreuse et hostile jungle où les blancs font des noirs leurs esclaves, où les tribus s’opposent et se massacrent, avec comme fil conducteur le trafic d’ivoire. Tout le long de ce voyage infernal semé d’embuches, il est à la quête du charismatique Kurtz, dont tout le monde lui parle. Il est héros et bourreau, en tout cas, il obsède.

Le texte est une condamnation de la folie humaine. Le colonialisme est ici dénoncé comme un acte absurde soumettant les colons à la démence.

L’esclavage, mémoire actuelle

Dieudonné Niangouna, place à l’autobiographie

Le Congolais Dieudonné Niangouna est un auteur, acteur et metteur en scène d’envergure sur la scène contemporaine, preuve s’il en faut, il sera l’artiste-associé du festival d’Avignon 2013.

Carré Blanc (2002), Attitude clando(2008), Les Inepties volantes (2010) sont les pièces qui l’ont fait connaître. Une large part autobiographique est la source de son inspiration de son théâtre. Né en 1976, à Brazzaville (République du Congo), une société où il faut résister pour survivre quand on est auteur et comédien, Dieudonné Niangouna, ses origines, la famille, l’intime sont au cœur d’une œuvre qui ne se veut pas pour autant anecdotique mais qui affirme très vite sa visée politique. Son écriture, sa poétique, nourrie de celle du grand écrivain congolais Sony Labou Tansi, son langage textuel qui mêle des emprunts à sa langue maternelle et orale, le lari et un français plus littéraire, comme scénique se veulent explosifs, dévastateurs, éclatés, pour être à l’image de la réalité congolaise dont ils rendent compte.

La description qu’il fait d’un pays ravagé par des années de guerre civile et par les séquelles de la colonisation française trouve donc un auditoire qui dépasse les frontières. Avec sa compagnie, Les Bruits de la rue, il présente ses productions aussi bien à ses compatriotes qu’à de nombreux spectateurs européens. Sa dernière pièce Le Socle des vertiges s’est donnée à l’automne au théâtre des Amandiers à Nanterre et se joue en ce moment à Vienne au cours des Festwochen

« Le Socle des vertiges est une pièce évidemment politique. Elle puise son sens dans les tensions politiques de la période postcoloniale. Partant d’une histoire familiale, le texte évoque les dérives du politique dans le Congo indépendant et les inscrit dans la suite de l’histoire coloniale. Il y a une continuité entre la colonisation et les crimes de la période postcoloniale. C’est pourquoi Le Socle des vertiges remonte à l’expédition de Brazza, à la Conférence de Berlin et aux autres moments de l’histoire coloniale. Il y a des relations entre le passé et le présent, la petite et la grande Histoire. Ce sont ces relations que mon théâtre tente d’explorer et de tirer au clair » a déclaré son créateur.

La pièce raconte l’histoire de deux frères, Ido et Roger, un légitime et un renégat, relate leur enfance dans un quartier de Brazzaville, la confrontation à la mort et au passé de leur pays. Ils vivent avec autant de colère le décès de leur père que la colonisation, le meurtre de leur enfant que la société capitaliste. Tout est mis au même plan : celui de l’homme en qui tout se rejoint tandis que sont passés en revue et interrogés le Congo des années rouges, l’héritage de la colonisation, puis l’arrivée tumultueuse de la démocratie. Il dépeint une société moderne en prise aux tendances sectaires et régionalistes, la montée des séparatistes et le tribalisme qui trouvent par là une aubaine de donner dans une violence suffisamment exploitée par des bandes politiques utilisant une formule aussi vieille que le monde « diviser pour mieux régner », la création des milices privées, la division de la ville, les guerres civiles, les réconciliations superficielles, les années blanches universitaires, le gouvernement d’union national, l’inflation des tendances contemporaines, le retour aux questions :« Qu’est ce qui s’est passé ? Comment va t-on s’en sortir ? ».

Robyn Orlin : stéréotypes anti-stéréotypes

Au Festival d’Automme, dernière édition, la chorégraphe née à à Johannesburg a mis en danse l’histoire de la Vénus hottentote . La chorégraphe a grandi pendant la période de l’apartheid. Elle vit maintenant à Berlin et dit se sentir étrangère autant dans un endroit que dans l’autre. Ce qui l’intéresse est un propos plus général et actuel : les rapports entre l’Europe et l’Afrique, le regard que portent les européens sur la population africaine, et en particulier les femmes noires, qui ont longtemps été considérées comme une race inférieure tout en étant un objet de fantasme (comme Joséphine Baker présente dans le spectacle grâce à la vidéo). La création repose sur un élément : la présence charismatique de ses interprètes affublées de boubous colorés, de grosses fesses et de perruques et affichant leurs formes généreuses. De ces accoutrements de carnavals, il faut déduire que Robyn Orlin joue avec les archétypes. Elle met le spectateur face aux clichés habituels de la société occidentale, à sa méconnaissance de l’Afrique et à son racisme lattent. Le sexisme, la colonisation, sont vite passés en revue sur un mode toujours plus parodique avec une distribution de bananes dans les premiers rangs, lesquels mangent goulûment. Il ne restait pas grand chose du spectacle aprés  la digestion mais force est de constater que la tentative fut belle de dénoncer les stéréotype sencore nombreux d’une société inférieure, terre d’esclaves.

Quatre figures clés de la lutte contre ces humiliations. On aurait pu citer Steven Cohen au sujet de l’apartheid où la programmation du festival La voix est libre rendait un hommage  au poète disparu Édouard  Glissant,homme « A l’écoute des mélodies du monde »  « Il accompagne, à travers la multiplicité des langues, la pluralité des expressions artistiques, des formes de pensée et des modes de vie. » (Institut du Tout Monde), la multiplicité des modes de transmission de la parole se sont dévoilés devant nous. Récemment, ses textes ont été mis en chanson par Arthur H. La relation à l’esclavage, prend  ici un son sens large d’oppression de l’autre, restant d’une sordide vivacité.

Visuel  © Maciej Zurawiecki

 

La Playlist Esclavage
L’archéologie de l’esclavage comme aboutissement de la reconnaissance de l’esclave en tant qu’être humain
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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