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[Interview] Pierre Bréchon « le sens du devoir électoral s’effrite »

[Interview] Pierre Bréchon « le sens du devoir électoral s’effrite »

03 mai 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Pierre Bréchon est professeur émérite de science politique à Sciences po Grenoble, chercheur au laboratoire PACTE/CNRS. Il analyse régulièrement les niveaux de l’abstention dans les élections (voir La France aux urnes, La documentation française, 2009, et les numéros de la Revue politique et parlementaire consacrés aux résultats électoraux). Il a accepté de répondre à nos questions sur la dangereuse tendance au « vote blanc »

Comment expliquez vous que l’abstention soit si importante ?
L’abstention au premier tour de l’élection présidentielle n’a pas été très importante. Elle est à peu près dans la moyenne de ce qu’on a observé antérieurement à ces élections. En 2017, elle a été de 22.2 % des électeurs inscrits, contre 20.5 % en 2012, 16.2 % en 2007 mais 28.4 % en 2002. Autrement dit, malgré la perte de confiance dans la classe politique et la tendance à être très critique à l’égard de toutes les forces politiques, beaucoup avaient envie d’exprimer un vote. Mais dans le climat politique de cette élection, ils ont beaucoup hésité avant de choisir leur candidat. La mobilisation s’est faite dans les derniers jours.
Pour le second tour, il est difficile de prévoir quel sera le niveau de l’abstention. Certains électeurs, qui ne s’étaient pas mobilisés pour le premier tour, le feront pour le second. A l’inverse, certains électeurs du premier tour, déçus de ne plus pouvoir voter pour leur candidat préféré, ou n’arrivant pas à trouver l’un des deux candidats meilleur que l’autre, s’abstiendront certainement au second.

Etes vous étonnés que Jean-Luc Mélenchon n’ait pas donné de consignes de vote laissant ainsi penser que l’abstention est un choix ?
On peut en effet être étonné que Jean-Luc Mélenchon n’ait pas appelé clairement à voter pour Emmanuel Macron, se contentant de dire qu’il ne fallait pas soutenir Marine Le Pen. Il a toujours combattu fortement les idées du Front national et avait appelé pour le second tour de 2002 à voter en faveur de Jacques Chirac alors que Jean-Marie Le Pen était aussi sélectionné. Sa position de 2017 laisse entendre qu’on peut, selon lui, aussi bien voter Macron que voter blanc ou s’abstenir. En fait, ce sont ses partisans qui sont divisés. Certains d’entre eux estiment que Marine Le Pen n’a pas un programme plus dangereux que celui d’Emmanuel Macron. Ne voulant pas un débat interne clivant entre ses partisans à six semaines des législatives, il a préféré cette position large.

La conscience du vote semble s’être effondrée, êtes-vous d’accord avec cela ? Comprenez vous pourquoi ?
En effet le sens du devoir électoral s’effrite. Les citoyens considèrent aujourd’hui plutôt le vote comme un droit qu’on exerce lorsqu’on estime important de le faire, en fonction de ses idées. Autrefois on allait voter par sens du devoir, même si on ne savait pas pour qui voter. Ce qui ouvrait la voie à un vote moins raisonné, plus conformiste, plus dépendant de l’entourage. Si le vote est un droit qu’on exerce lorsqu’on est convaincu qu’un candidat est moins mauvais que les autres, il risque d’être moins fréquent qu’avant aux élections locales ou européennes, mais de se maintenir à la présidentielle.

On entend « voter blanc, c’est voter FN », est-ce exact ? Cela signifie que les extrêmes ne s’abstiennent pas ?
Voter blanc, ce n’est pas voter FN, c’est affirmer ne pas vouloir choisir entre Macron et le Pen. Mais évidemment, si l’on veut au maximum que son vote serve à éliminer Le Pen, il faut voter Macron.

Est-ce que l’abstention est un luxe pour des citoyens habitués à la démocratie ?
Je ne pense pas qu’on puisse dire que l’abstention est un luxe pour citoyens et pays très habitués à la démocratie. L’abstention est souvent forte dans des pays qui n’ont justement pas de culture démocratique bien ancrée. Mais il faut aussi reconnaître que, dans quelques pays avec une longue tradition de démocratie représentative, l’abstention est traditionnellement élevée. C’est le cas en Suisse et aux Etats-Unis.

Quelle est votre actualité ?

Je prépare la réalisation en France d’une nouvelle vague de l’enquête sur les valeurs des Européens. Cette enquête quantitative, très approfondie, permet d’étudier le changement des valeurs, et notamment la montée d’une culture de l’individualisation, de choix autonomes et raisonnés. C’est la montée de la culture d’individualisation qui explique l’évolution du sens du vote dont je parlais antérieurement. Pour en savoir plus sur cette enquête, voir www.valeurs-france.fr et Bréchon, Gonthier (direction), Atlas des Européens, Armand Colin, 2013).

Visuel : Autorisation Pierre Bréchon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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