Arts
Grève, tracts et affiches : l’art militant ou l’esthétique du détournement

Grève, tracts et affiches : l’art militant ou l’esthétique du détournement

20 décembre 2019 | PAR Julia Wahl

Depuis le 5 décembre fleurissent ici et là des affiches et tracts reposant sur le détournement d’œuvres d’art, souvent populaires et connues du grand public. Un usage qui s’inscrit dans une tradition qui remonte au moins au XIXe siècle et à la presse satirique.

Le détournement des œuvres de la société de consommation

Un point commun relie l’ensemble des artistes du mouvement contre la réforme des retraites : celui du détournement d’œuvres, classiques ou populaires. Ainsi en est-il de l’autocollant de Sébastien Marchal sur la lutte des classes (image 2), qui intègre l’esthétique des manuels de judo pour rendre compte du chemin menant de l’exploitation à la révolution. Même chose pour cette marionnette inspirée de la série Game of thrones pour signifier le gel du point d’indice des enseignants (image 1). Une esthétique qui permet de s’adresser à tous et à toutes et d’être compris facilement.

Une stratégie qui était déjà celle des manifestants de mai 68 et des étudiants des Beaux-Arts (l’école a d’ailleurs proposé une exposition sur le sujet en 2018) : on se souvient des allusions à l’ORTF ou aux casques et boucliers des CRS… Mais aussi des dessins très stylisés, aux lignes marquées comme dans les publicités en couleur de la « société de consommation ». C’est sans doute là l’une des caractéristiques de ce style « militant » : en assimilant les outils graphiques de la société conspuée, il retourne ses armes contre celle qui les a produites. On devine aussi une forme de plaisir ludique à retourner contre eux les codes des publicitaires, non loin du plaisir d’un Duchamp affublant de moustaches le parangon de la culture artistique classique.

L’expression d’une culture commune

Car, en plus de présenter l’intérêt de fournir des affiches lisibles par tous, cette esthétique du détournement repose sur le plaisir mis au jour par les théoriciens de la littérature populaire, celui de la reconnaissance, la joie de trouver du même et du connu, et de le partager avec tous en une forme de communion populaire. En arborant les traces d’une culture commune, fût-ce pour la détourner, les artistes marquent leur appartenance à un groupe.

Cette culture dépasse toutefois le seul cadre des séries Netflix et de la publicité : la référence commune aux manifestants de ces dernières semaines est avant tout l’iconographie des mouvements sociaux précédents, au premier rang desquels Mai 68. Aussi les affiches de ce « joli mai » deviennent-elles, à leur tour, objets de détournement : il a suffi de rendre un peu plus pointu le nez de De Gaulle et de troquer son képi contre une cravate dans un fameux dessin illustrant le slogan « La chienlit, c’est lui ! », pour que chacun y reconnaisse Macron. Les auteurs de ce  carton tracent ainsi une continuité entre les deux présidents, présentés chacun en son temps comme un tyran (image 6).

Arts de la rue et arts des musées

La ville, dans ses aspérités, est également un terrain de jeu : outre les marquages au sol et les tags sur les murs, les artistes militants utilisent l’art à leur disposition sur le trajet des manifestations. Ainsi en est-il de cette affiche de Sempé sur une colonne Morris recouverte de légendes invitant à la démission du président et de son épouse (image 4). Ce travail sur le mobilier urbain a pour incidence de modifier notre rapport la ville, vivante et en constante évolution. En outre, il témoigne du désir des manifestants d’être du côté de « la rue », par opposition à un gouvernement que l’on suppose au chaud à l’Élysée. Il s’agit donc de marquer une dichotomie forte entre la rue et le palais, entre l’espace public, investi par la foule, et un espace caché du plus grand nombre.

L’art patrimonial, pour sa part, n’est pas en reste : un autocollant d’Attac utilise l’une des vedettes du Louvre, la Vénus de Milo, pour illustrer l’expression « couter un bras » (image 3). Un examen attentif dudit autocollant montre que son auteur a ajouté du sang dégoulinant des bras de la statue. Cela a pour effet, non seulement d’illustrer, par métaphore, la douleur engendrée par la réforme des retraites, mais aussi de rendre vivante une statue dont la perte des bras est tellement un impensé que l’on n’y prend plus garde. Notre regard sur l’œuvre d’origine s’en trouve ainsi modifié.  Enfin, la grande star de la manifestation du 17 décembre fut un grand portrait de Macron détournant celui de Louis XVI par Joseph Duplessis, avec comme légende : « 2017 – restauration de la monarchie ». Une invitation à couper des têtes ?

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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