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Transsibérien de Dominique Fernandez : à temps engourdi, à espace incommensurable, moi volatilisé

Transsibérien de Dominique Fernandez : à temps engourdi, à espace incommensurable, moi volatilisé

27 mars 2012 | PAR Sixtine de The

« J’avais hâte que le train reparte. Le vrai voyage ne consiste pas à attendre le nouveau, à guetter les surprises, qui sont des bornes que l’on fixe devant soi, mais à abolir toute distinction entre soi et le monde, par une dilatation de l’individu à l’infini. Telle est du moins l’expérience que permet le Transsibérien. A temps engourdi, à espace incommensurable, moi volatilisé. »

C’est dans le cadre de l’année franco-russe, en 2010, que Dominique Fernandez est parti avec une vingtaine d’écrivains, de photographes, journalistes et acteurs, français ou russes, au bord du Transsibérien. Romancier, essayiste, érudit subtil et grand voyageur, l’auteur est aussi membre de l’Académie Française depuis 2008, et spécialiste de la Russie. On lui doit notamment le Dictionnaire amoureux de la Russie (2004, Plon), L’Âme russe (2009, Philippe Rey) et Avec Tolstoï (2010, Grasset).

Au fils des trois semaines qui les mènent de Moscou à Vladivostok, ils font halte dans des villes, s’arrêtent au bord de lacs, découvrent des espaces nouveaux, la répétitivité des paysages des steppes, l’étrange singularité des architectures croisées. Transsibérien n’est pas un roman, ce n’est ni un essai ni un poème, mais plutôt une traversée hybride qui parcourt les strates de mémoire et de la perception. Trajet uni sous la chape de l’imaginaire, du rêve comme seule unité possible, le récit se déploie au fil d’un œil qui se perd, celui d’un lecteur qui se souvient. Car c’est à l’image des horloges des gares que le récit se décloisonne : « Tout au long du parcours, alors que le fuseau horaire change sept fois, c’est toujours la même heure, l’heure de Moscou, qui est affichée à l’horloge de la gare. » Il ne s’agit pas dès lors de rétablir par une description touristique l’immensité du territoire russe, mais plutôt de le cerner par cette « chimère poétique du temps pétrifié ».

L’auteur est ainsi libre de mettre en place un tissu de références personnelles qui sont savoureuses aussi bien pour leur valeur documentaire que par leur résonnance humaine. Il n’hésite pas à décrire les lieux par l’histoire qui les a forgés, mais sans jamais tomber dans des considérations clivées type URSS/post-URSS. Le récit se développe dans une initiation à l’amour de la Russie en dépassant les antagonismes que les seules évocations touristiques permettent (comparatisme, supériorité, jugement sans connaissance), et laisse la place à une délicatesse érudite. De sa cabine de train, Dominique Fernandez oscille entre sa mémoire qui guide son intelligence et son regard, et la vraie jouissance des lieux et des visages.

On cite Kessel, Dumas, Jules Verne, Gautier, Morand, Dostoïevski, Grossman, Tolstoï et tant d’autres en mangeant un goulasch, on se souvient d’une lettre de Tchekhov en se baignant dans le lac Baïkal. Nijni-Novgorod, Nij-ni-Nov-go-rod – la délectation se partage, et l’auteur nous invite dans son voyage sensuel, proustien, qui part des syllabes et des mots pour aboutir à des images. Qu’évoquent telles sonorités, quelles images accompagnent tel nom, pourquoi les noms de fleuves sont-ils masculins et ceux de lacs féminins, pourquoi cette danse, pourquoi cette ville ? Toute l’élégance du livre réside dans la suggestion qu’il propose, la poésie de ses divagations.
Et si la curiosité pour le bagne sibérien occupe de nombreuses pages, c’est surtout pour tenter de résoudre ce concentré de mystère qu’est le peuple russe : l’incommensurable, la survie, la cruauté des dirigeants, la musique comme raison d’être, et l’esprit de sacrifice sillonnent les descriptions et les histoires.
Manuel humaniste et invitation à la découverte, Transsibérien est l’histoire d’une individualité qui s’oublie pour mieux se partager, c’est l’expérience atemporelle d’une beauté qui se fait artistique, c’est l’esquisse d’un assouvissement.

Dominique Fernandez, Transsibérien, Grasset, 300 p., 21,5 €.

« La Russie est la terre de l’illimité. Ses plaines n’ont que le ciel pour bornes, ses forêts, la hache les a entamées à peine, ses fleuves géants, à la crue des eaux, s’étalent comme des bras de mer. Ses chansons, dont la joie a des accents de folie et dont la mélancolie touche aux termes de la tristesse humaine, portent la marque d’un esprit tendu vers l’infini, vers l’inaccessible domaine de l’assouvissement complet. »
Joseph Kessel, La Steppe Rouge

(c) Ferrante Ferranti.

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Sixtine de The

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