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Roman : Jean-Jacques Schuhl, « Entrée des fantômes »

27 janvier 2010 | PAR Yaël Hirsch

Dix ans après le succès d’ « Ingrid Caven » (Prix Goncourt 2000), Jean-Jacques Schuhl refait son cinéma. Ce n’est plus l’égérie de Fassbinder qui tient le haut de l’affiche mais Charles, le narrateur du roman. Sinueuse et énigmatique, cette « Entrée des fantômes » réjouira les aficionados de la figure de l’écrivain écrivant (ou n’écrivant pas).

entree-des-fantomes-schuhlPlus d’égérie chantant du Brecht et du Schönberg, plus de chair débordant la lingerie noire, et surtout plus d’inquisition derrière le masque dans cette « Entrée des fantômes » qui se scinde en deux parties. La première nous rejoue un grand sommeil en noir mais aussi un peu en blanc, avec la mise sur piédestal d’un mannequin inspiré de Kate Moss. Fatalement tout en jambe, mais sans queue ni tête, ce mannequin nous ballade dans un paysage urbain et nocturne dans des soirées oscillant entre la fin de partie et le jet-set qu’un ostéopathe orchestre. Les mots autour de l’égérie laissent remonter des souvenirs et des associations librement farfelues. La deuxième partie du roman remet en scène et en selle (malgré ses jambes arquées offrant l’aspect d’un tableau de Bacon) le narrateur d’ « Ingrid Caven », Charles. Ce double de l’auteur avance dans une nuit parisienne très people vers un rôle dans un film promis comme une blague par le réalisateur Raul Ruiz ; mais Charles aurait rêvé de jouer Richard III et commence à prendre la monstrueuse proposition de Ruiz au sérieux. Au point de contacter tous ses amis producteurs et metteurs en scène pour comprendre ce qu’est un « vrai » acteur. Aussi mal à l’aise qu’excité par ce nouveau rôle, Charles avance masqué derrière son stylo et continue de se présenter comme un auteur entrain d’écrire un livre. Il n’est pas facile de toujours et encore écrire « Paludes », et les réflexions de Charles sur l’écriture sont précieuses dans tous les sens du terme : à la fois pédantes et inestimables, si l’on considère qu’il faut attendre entre 10 et 25 ans entre chaque livre de Jean-Jacques Schuhl. Les amateurs du genre adoreront l’écriture cinématographique et l’humour caché derrière le savoir étalé d’un auteur qui met en lumière les mensonges du roman.

Jean-Jacques Schuhl, « Entrée des fantômes », Gallimard, 13.90 euros.

« A force, pendant que j’écrivais Ingrid Caven, d’avoir essayé de la comprendre, s es sentiments, ses souffrances, ses gestes , même sa voix, de m’être pour écrire avec vérité, de façon vivante, identifié un peu à elle, ça m’en avait donné le goût, je voulais maintenant sans doute franchir le pas supplémentaire et carrément prendre la place de mon héroïne, le personnage de mon livre, faire comme elle : jouer au cinoche, monter sur les planches. », p. 107

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “Roman : Jean-Jacques Schuhl, « Entrée des fantômes »”

Commentaire(s)

  • brunochauvierre

    Univers morbid chic de Simon Liberati. Dès les premières pages, un fantôme adresse des SMS à une créature mannequinée, ça se produit dès les premières pages.
    Sans transition, le narrateur dîne seul un soir d’hiver, dans un décor déjanté. C’est foutraque. Un cinéaste lui propose de jouer le rôle du chirurgien, dans Les Mains d’Orlac, vieux film culte des années folles. Très morbid chic. Fascination à l’idée d’incarner une créature du mal. Rôle en phase avec le roman noir autour duquel ses pulsions de mort cristallisent son énergie à écrire.

    Effet de morphing continuel, « ce procédé électronique par computer utilisé dans les nouvelles images pour transformer quelqu’un en un autre sous nos yeux. .. d’un fantôme l’autre… »

    Après L’hyper Justine » de Simon Libérati, le genre morbid chic prend de l’ampleur avec ce livre déconstruit et moderne. Personnage au look aristocrate voyou, paroles d’une chanson électro-pop d’Etienne Daho, fredonnées devant l’aquarium d’un petit chinois lettré. Le décor est planté.

    Alors pour se sortir de sa gadoue mentale, le narrateur s’imagine acteur pour mieux s’identifier à des personnages, se lance dans le théâtre, comme dans l’écriture d’un roman « sans savoir du tout pourquoi .» les mots raisonnent dans sa tête « comme quand on est très enrhumé »

    Identification constante à tout personnage rencontré. Alors Schuhl s’interroge : « Mais fantôme, fantasme, projection, émanation, qu’est ce que ça changeait ? » Toute situation est transfigurée avec le support de dialogues internes. Le narrateur se parle beaucoup à lui-même, à son alter-ego, au petit autre qu’il porte en lui. Thème constant du double de soi-même car « la créature est une projection ou un double »

    Le livre est plein de ces projections enrichies d’une vie sensorielle époustouflante. Ainsi avec la margarita « un tiers téquila un tiers cointreau… et le twist de citron vert, la fine écorce en hélice vient effleurer à nouveau ma lèvre… Au One Fifth on nous le servait en petit carafon évasés, le verre préparé, bien glacé, avec, la blancheur du givre autour, sur les vitres embuées » (p. 69)

    Comme le coktail, le livre allume vite et rend léger… comme un fantôme !

    février 14, 2010 at 21 h 34 min

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