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« Qui vive » de Colin Lemoine, splendide mémorandum d’une voix disparue

« Qui vive » de Colin Lemoine, splendide mémorandum d’une voix disparue

03 janvier 2019 | PAR Jérôme Avenas

Dans « Qui vive » premier roman publié en ce début d’année par les Éditions Gallimard, Colin Lemoine entreprend un singulier processus de remémoration où « le style » est la clé. Premier gros coup de cœur de 2019.

[rating=5]

Ce qui saisi dès le début de la lecture de « Qui vive », c’est la manière dont jaillit le texte. Précédé d’aucune forme d’introduction, aucun lamento sensé conquérir l’empathie du lecteur, pas même de « citation » en exergue comme il est devenu quasiment obligatoire, le premier roman de Colin Lemoine commence par l’évocation d’un souvenir vague, la reconnaissance indubitable d’une ignorance, l’aveu d’une impuissance. C’est sur cette défaite que la parole s’élance. Elle fait résonner les mots entre eux, les idées entre elles. Elle semble ne jamais pouvoir s’arrêter de dire, d’exprimer, de déclarer, de chercher les traces d’Alain dans la mémoire du narrateur. Alain, c’est l’ami intime du père, celui qu’il retrouve dans « ce grand café » de la ville de R pour des « discussions infinies », des « rendez-vous réguliers, passés des heures durant à parler autour d’une tasse ». Alain est mort il y a une quinzaine d’années, « Faisait-il beau, froid ? Étais-ce l’été, novembre, mardi ? » le narrateur l’ignore. Il s’adresse directement à l’ami, comme s’il était là, présent. Il l’interpelle, le questionne, le bouscule.

Les chapitres s’enchaînent, s’imbriquent les uns aux autres. Les titres forment au final un curieux chapelet de vingt mots que l’on redécouvre à la fin dans une table des matières qui nous paraît être encore le roman, le squelette du texte, le corps d’Alain enfin « fossilis[é] », « pétrifi[é]  ». L’amitié entre Alain et le père, entre Alain et le fils, l’absence de relation entre Alain et la mère sont analysés avec une grande précision. « Pour se défendre de vous, il fallait maîtriser la sophistique ou être armé face aux ensorcellements de votre langue, à vos acrobaties d’autant plus intimidantes qu’elles passaient souvent pour de la morgue. » Alain prend beaucoup de place dans le trio familial. Pour le fils, on le comprend très vite, il a été, sinon un modèle, du moins l’objet d’une vive admiration.

Si « Qui vive » est un texte qui rend compte de la vie d’un être qui a profondément marqué la vie du narrateur, on comprend vite que l’on ne lira pas un « tombeau » ordinaire, de ceux qui fleurissent dans le paysage littéraire français plus vite que les chrysanthèmes sur les tombes de la Toussaint. L’exercice du portrait est remarquable, il brave le flou, l’indistinct, le vague. L’entreprise de remémoration est singulière. Il s’agit de faire entendre la voix d’Alain, de retrouver son « style ». Peut-être parce que « le sens de la vie, c’est d’avoir du style », réponse du père du narrateur aux angoisses existentielles de son fils.
« Il me faut venir à toi en ami, en ami de ton ami, m’imposer une langue qui parle la tienne, une prosopopée qui te redonne la voix.» Elle est là, l’extrême beauté du projet, dans cette contrainte infligée par le narrateur à lui-même, contrainte qui consiste à s’oublier, à devenir médium pour faire entendre non plus sa voix, mais, à travers la sienne, celle d’un être disparu. À moins qu’à travers Alain, à travers ce qu’il a laissé de lui dans l’esprit et le corps du narrateur, l’écrivain ait trouvé son propre style, sa propre voix. Qui sait ? Ce style qui affectionne les subjonctifs imparfait, les tours inusités, les archaïsmes charmants – ils sont la survivance d’Alain – on l’aime, infiniment. On attendra avec impatience un prochain roman de Colin Lemoine.

Colin Lemoine, Qui vive, Éditions Gallimard, Collection Blanche, janvier 2019, 120 pages, 12,50€

visuel : couverture du livre

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