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« Oublier Clémence » de Michèle Audin : donner une visibilité à un être sans destin

« Oublier Clémence » de Michèle Audin : donner une visibilité à un être sans destin

05 octobre 2018 | PAR Jérôme Avenas

Dans un récit bref et intense publié aux Éditions Gallimard dans la collection « L’arbalète », Michèle Audin sort de l’oubli Clémence Janet, son arrière-grand-mère paternelle. Un texte où l’on retrouve tout ce que l’on adore chez l’écrivaine : un travail rigoureux sur les traces et la mémoire, une mise en lumière de ceux qui « subissent l’histoire » une écriture fine et sensible.

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Selon la numérotation de Sosa-Stradonitz, Clémence Janet est le « sosa » 9 de Michèle Audin, c’est-à-dire son arrière-grand-mère paternelle. Cette aïeule, l’écrivaine l’a brièvement évoquée, à deux reprises, dans Une vie brève (Gallimard, « L’arbalète », 2013), magnifique et bouleversant texte sur la vie de son père : « La grand-mère paternelle de mon père, Clémence Janet, est un de ces êtres sans destin (…) Sur Clémence (…) je ne saurai rien de plus que ce que dit l’état civil », écrivait-elle alors.

L’état civil est le point de départ d’Oublier Clémence. Pour combler le manque, le texte se construit sur le commentaire de chacun des termes de la brève notice qui résume en termes administratifs, plats, froids, laconiques toute la vie d’une femme. Elle est née… sa mère était… son père était… Elle s’est mariée… Elle a donné naissance à deux enfants… Elle est morte…  Si Oublier Clémence trouve son origine dans un texte antérieur, il n’en constitue pas pour autant la mention marginale, il se lit parfaitement pour lui-même.

Question fondamentale du sens de l’oubli

Une grande émotion monte des pages. À travers le travail de l’écrivaine, cet « être sans destin », morte à l’hôpital à l’âge de 21 ans, livre sinon ses secrets, du moins les clés de son existence. Ce que nous montre Michèle Audin, par le commentaire, c’est la manière dont Clémence s’ancrait dans une époque, celle de la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle rattache une vie invisible à des événements visibles, lui trouve dans la littérature des cousines éloignées, littérature où « seule la prostitution permet à une ouvrière de devenir une héroïne de roman. » Elle contextualise une condition : celle des ouvrières en soie, à Lyon à la fin du XIXème siècle. Et parce que « Clémence n’est pas une héroïne de roman. Pour imaginer son travail, dresser la liste des opérations transformant les cocons de bombyx en fil de soie prêt à tisser ? »

Au final, Michèle Audin pose la question fondamentale du sens de l’oubli. Que retrouve-t-on réellement de Clémence dans la vie des autres, dans son époque, dans les généralités sur la mortalité en 1901 ? Dans Mademoiselle Haas, publié en 2016 (Gallimard, « L’arbalète ») l’écrivaine cherchait déjà le mot le plus juste pour rendre compte de cette réalité  : invisible/oubliée/omise.

Michèle Audin est mathématicienne, Michèle Audin est écrivaine, membre de l’Oulipo. Outre les récits publiés dans la Collection « L’Arbalète », elle a écrit de nombreux textes dont on peut trouver la liste sur sa page personnelle. Fascinante artiste, chercheuse, fouilleuse, poétesse, historienne (on peine à faire entrer Michèle Audin dans une catégorie), l’écrivaine livre avec Oublier Clémence un texte à mi-chemin entre plusieurs disciplines, un texte émouvant où la réflexion sur le sens de l’histoire, se double d’un bel hommage à Clémence Janet, née le 2 septembre 1879 à Tournus, ouvrière en soie, morte à Lyon le 15 janvier 1901.

Michèle Audin, Oublier Clémence, Éditions Gallimard (Collection « L’Arbalète »), octobre 2018, 72 pages, 10€

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