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« L’Iguifou (Nouvelles rwandaises) » de Scholastique Mukasonga, une enfance en sursis.

« L’Iguifou (Nouvelles rwandaises) » de Scholastique Mukasonga, une enfance en sursis.

12 octobre 2015 | PAR Le Barbu

« La mort des nôtres, et nous n’y pouvons rien, nous a nourris, non pas de rancœur, non pas de haine, mais d’une énergie que rien ne pourra briser. »

« L’Iguifou », «igifu» selon la graphie rwandaise, c’est la faim. Celle qui vous tenaille, vous fait mal au ventre, celle qui vous réveille avant le lever du jour. C’est celle qui rend vos yeux plus grands lorsque vous guettez la rondeur pleine de promesses du balluchon de votre mère. Dans ce recueil de nouvelles, réédité en format poche dans la collection Folio, Scholastique Mukasonga nous fait partager ses souvenirs rwandais. Elle nous dévoile son ancienne vie, celle d’avant le génocide. Un temps où déjà les signes avant-coureur annonçaient le pire…

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L’Iguifou c’est le ventre insatiable, la faim, qui tenaille les déplacés tutsi de Nyamata en proie à la famine et conduit Colomba aux portes lumineuses de la mort… Mais à Nyamata, il y a aussi la peur qui accompagne les enfants jusque sur les bancs de l’école et qui, bien loin du Rwanda, s’attache encore aux pas de l’exilée comme une ombre maléfique… Kalisa, lui, conduit ses fantômes de vaches dans les prairies du souvenir et des regrets, là où autrefois les bergers poètes célébraient la gloire des généreux mammifères… Or, en ces temps de malheur, il n’y avait pas de plus grand malheur pour une jeune fille tutsi que d’être belle, c’est sa beauté qui vouera Helena à son tragique destin… Après le génocide, ne reste que la quête du deuil impossible, deuil désiré et refusé, car c’est auprès des morts qu’il faut puiser la force de survivre.

Scholastique Mukasonga est rwandaise. Elle a eu la chance de quitter son pays avant le génocide des années 90, qui a conduit au massacre de 800 000 rwandais, hutus ou tutsis. Mais ce ne fut pas le cas de sa famille, dont presque tous les membres ont été tués. Alors il n’est pas surprenant de retrouver en filigrane, dans les nouvelles de ce recueil, l’évocation de ce massacre.

Cinq nouvelles composent ce recueil. La première donne son nom au recueil : L’iguifou. Dans ce livre, Scholastique Mukasonga donne la parole aux enfants de l’avant-génocide, quand la peur s’échafaudait lentement, pas à pas, semant ses grains insidieusement. Elle décrit un monde qui décline dans un quotidien grevée par la faim, la peur, l’appât du gain, l’exil à Nyamata… Elle aborde le sujet de façon très pudique, par touches subtiles, en peignant la vie de ces enfants, hommes et femmes qui subissent une lutte qui n’a aucun sens pour eux. Elle suggère le massacre, mais jamais elle ne l’aborde de front, permettant ainsi au lecteur d’apprécier cette lecture épurée, sobre, poétique, parfois humoristique, souvent grave, qui cache une réalité sombre et sanguinaire.

Dans un style, parfois, quasi journalistique, très descriptive, elle nous apprend à connaitre le Rwanda sans jamais céder au spectacle médiatique violent, larmoyant et voyeur. L’inguifu n’est assurément pas un livre facile. Mais petit à petit, les mots nous pénètrent, nous procurent un effet hypnotique, nous donnent le vertige, comme si nous étions nous-mêmes tiraillés par la faim, comme si nous vivions nous-mêmes dans cette peur permanente, comme si nous redevenions humains.

L’Iguifou (Nouvelles rwandaises) de Scholastique Mukasonga, première parution en 2010 (Gallimard), réédition collection Folio Gallimard, 17-09-2015, 5,99 €.

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Le Barbu
Le Barbu voit le jour à Avignon. Après une formation d'historien-épigraphiste il devient professeur d'histoire-géogaphie. Parallèlement il professionnalise sa passion pour la musique. Il est dj-producteur-organisateur et résident permanent du Batofar et de l'Alimentation Générale. Issu de la culture "Block Party Afro Américaine", Le Barbu, sous le pseudo de Mosca Verde, a retourné les dancefloors de nombreuses salles parisiennes, ainsi qu'en France et en Europe. Il est un des spécialistes français du Moombahton et de Globalbass. Actuellement il travaille sur un projet rock-folk avec sa compagne, et poursuit quelques travaux d'écriture. Il a rejoint la rédaction de TLC à l'automne 2012 en tant que chroniqueur musique-société-littérature.

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