Fictions
“La ligne de nage” : plongée dans les remous de l’âme

“La ligne de nage” : plongée dans les remous de l’âme

01 septembre 2022 | PAR Marianne Fougere

Avec La ligne de nage, Julie Otsuka surfe avec grâce sur ce qui fait la valeur des routines et des écarts qui fondent nos journées et identités.

 

Qui n’a jamais rêvé d’un lieu duquel la mauvaise humeur, les tics, les complexes, les mauvais souvenirs seraient absents ? Un monde dans lequel nous serions enfin, et tous, à l’aise ? Ce monde existe. Il suffit de plonger dans une piscine. “En allant à la piscine, la plupart du temps, nous laissons nos problèmes là-haut, sur terre. Les peintres ratés brassent avec élégance. Les professeurs remplaçants fendent l’eau, tels des requins, à une vitesse vertigineuse. Le directeur des ressources humaines récemment divorcé attrape une planche en polystyrène d’un rouge passé et se met à fouetter des pieds en toute impunité. L’homme-sandwich, réduit à sa plus simple expression, flotte sur le dos, telle une otarie, en contemplant les nuages sur le ciel bleu pâle peint au plafond, et pour la première fois de la journée il ne pense absolument à rien. (…) Les anxieux cessent de se ronger les sangs. Les veuves éplorées en oublient leur deuil. Les comédiens au chômage, incapables de s’en sortir là-haut, glissent sans effort dans le couloir rapide, dans leur élément, enfin.” Même Alice semble retrouver une nouvelle jeunesse.

Mais ce lieu, comme d’autres refuges, se retrouve menacé lorsqu’apparaît une mystérieuse fissure au fond de la piscine. Fissure qui en annonce d’autres. Au fond de la piscine comme au cœur des vies des membres de la communauté. La fermeture de la piscine donne en effet à Julie Otsuka l’excuse parfaite pour se plonger dans l’intimité des nageurs. Personnage principal de la première partie du roman, la piscine se retire de la seconde. Telle une vague sur une plage. Ne reste que l’écume sur le sable et les lignes de faille sur les maillots de nos personnages.

C’est donc Alice que nous retrouvons après une toute dernière longueur. Alice dont on apprend la démence. Alice dont on rencontre la fille puisque celle-ci prend la suite du récit à la seconde personne. Comme pour mieux exprimer ses remords, sa culpabilité. Mais Otsuka n’en accumule pas pour autant les griefs contre elle. Les scènes se répètent comme Alice pouvait jadis enchaîner les longueurs. Elles roulent comme les virages culbutes des nageurs aguerris. Elles donnent surtout à voir combien les lignes de nos vies sont bien plus sinueuses que les lignes de nage. Et c’est sans doute là que réside le génie d’Otsuka : convoquer le banal et le mystère pour mieux montrer que ce sont nos penchants ordinaires qui font que nous sommes des êtres extraordinaires.

 

Julie Otsuka, La ligne de nage, Paris, Gallimard, sortie le 1 septembre 2022, 176 p., 19 euros.

Visuel : couverture du livre

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Marianne Fougere

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