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[INTERVIEW] Sophie Daull : « Ce livre est un geste poétique, une posture par le haut »

[INTERVIEW] Sophie Daull : « Ce livre est un geste poétique, une posture par le haut »

20 août 2015 | PAR Flora Vandenesch

« Écrire pour ne pas oublier Camille, son regard franc, droit, lumineux… Écrire pour rester debout, pour vivre quelques heures chaque jour en compagnie de l’enfant disparue. » Quand sa fille, Camille, 16 ans, a été emportée une veille de Noël par une fièvre sidérante, Sophie Daull a commencé à écrire. A la veille de la sortie de Camille mon envolée, son premier roman qui parait aux Éditions Philippe Rey, elle nous confie son attachement à la langue, comment elle a pu affronter la mort et livrer son histoire personnelle. Rencontre avec une écrivain née.

Camille mon envolée est votre premier roman?

Sophie Daull : C’est ma première publication. Mon métier est d’être comédienne, je gagne ma vie ainsi depuis 30 ans maintenant. Ce qui a créé chez moi un rapport aux mots, à la littérature et aux auteurs qui coule de source. On ne peut pas vraiment dire que c’est mon premier roman, j’en ai déjà un et demi dans des boites à chaussures. J’avais été approchée par les éditions Denoël à une époque et ça ne s’est pas fait. Là avec ce livre, on peut parler de mon premier roman.

J’aime beaucoup le titre, Camille mon envolée, comment l’avez-vous choisi ?

S.D. : Un titre ce n’est pas évident à choisir. Avant, le texte était rangé dans mon ordinateur avec ce titre : Dis moi si je me trompe. C’était une manière de l’intituler, de le préserver, qui est venue tout de suite après sa disparition. C’est une adresse à Camille, je lui parle. Comme elle venait de s’évaporer et que j’essayais de reconstituer des choses d’elle, « c’était bien le Nutella que t’aimais, dis moi si je me trompe? ». Au moment où est apparue l’hypothèse d’une publication, Philippe Rey, mon éditeur n’a pas été séduit par le titre, il le trouvait trop éloigné du sujet, de nature à brouiller les pistes. Il avait la main sur cette question. Souvent le titre se cache dans le texte. Et effectivement à deux reprises je dis : « mon envolée, ma disparue » dans le roman. En même temps, « mon envolée », c’est mon envolée à moi, vers la vie sans elle, une reconstruction et un tremplin vers le métier d’écrivain. J’aime la double acceptation du titre. Je peux prendre un appel d’air et apprendre à vivre sans elle.

L’adresse à votre fille disparue avec l’emploi du tutoiement est franche et directe. Avez-vous fait ce choix naturellement ou il est venu avec le temps de l’écriture ?

S.D. : Il était spontané, immédiat, dicté par la nécessité dans les heures qui ont suivi sa mort, de continuer à être avec elle. C’est un dialogue absurde avec une morte. J’en ai conscience et je n’ai aucune forme de conviction sur la vie après la mort. Je ne crois ni en la réincarnation, ni à son existence comme un petit ange dans les nuages. Notre rapport mère, fille était fondé sur le dialogue, on se parlait beaucoup, on s’engueulait beaucoup. C’était pour moi une manière de digérer cette absence et de m’adresser à elle à travers le verbe. C’est une écriture initiée en état de choc. Ça prend du temps les enfants et qu’est-ce-qu’on fait de ce temps vacant? C’est comme si le temps dont j’ai été privée continuait à être occupé par elle.

Ce livre parle de la mort et il est en même temps plein de vie, vif et rebondissant. Est-ce une manière pour vous de conjurer le sort?

S.D. : Non, pour moi ce n’est pas une conjuration du sort. La musicalité des phrases, le choix des mots et de la syntaxe donnent cette vie. C’est ma manière de vivre avec les mots. Ce sont mes partenaires de toujours, toniques, presque athlétiques, ils ont toujours été l’objet d’un déploiement de sens. Le rapport que j’entretiens avec la langue, à la fois comme comédienne et comme lectrice dévoreuse de livres, est une articulation dynamique et ma façon décrire ce texte comme n’importe quel autre, transpire cela. C’est moi. Le français est une langue merveilleuse et guide mon écriture. Quand j’ai commencé à écrire ce livre sur Camille, j’étais ruisselante de larmes, de chagrin. De manière spontanée, ce rapport a la langue s’est activé, a agi malgré le chagrin et m’a sauvé la vie. Jamais je n’aurais imaginé que cela puisse opérer comme un moteur. Ce texte m’a gardé debout.

Peut-on parler de glissement entre votre métier de comédienne et celui d’écrivain?

S.D. : C’est un empilement. J’ai l’habitude de la transmission publique et là, j’ai découvert la solitude dans l’écriture qui est un espace impénétrable. Le deuil est un exercice solitaire. Maintenant, ce livre je le donne, peut être que des amis comédiens en liront des passages.

Votre roman suit une chronologie. Comment avez-vous orchestré les chapitres?

S.D. : Camille est morte, c’est le motif qui a déclenché l’écriture. Avec son père on s’est demandé : « qu’est ce qui s’est passé? » il y a eu le soucis clinique de raconter heure par heure ce qui s’est passé entre le 19 décembre et le 23 décembre 2013, le jour où elle est partie soudainement. J’ai été débordée par les sentiments du deuil, et j’ai continué le récit jusqu’au 2 janvier ou elle a été enterrée. Je ne voulais pas aller au delà. Ce temps là parle d’elle. Je voulais être avec elle, et exprimer son dernier filet de vie. Dans le livre, Il y a 2 typographies, le temps du récit et le temps de l’écriture. A Marseille puis à Montreuil, sont venues les sensations du présent de l’écriture et l’évocation de sa maladie.

J’ai aimé le passage, page 113, « J’ai décidé que je n’irai au cimetière que les jours où le temps sera beau. Continuons, avant que tout ne s’évanouisse. Les particules fines de l’oubli envahissent déjà les détails. » Quelle signification a-t-il pour vous?

S.D. : L’histoire des particules fines est liée à mars 2014 où tout Paris était en alerte rouge à cause de la pollution. Il y a aussi Les Particules élémentaires de Houellebecq. Aller au cimetière seulement les jours ou il fait beau, c’est une promesse que je me suis faite et à laquelle je me tiens, la tombe de Camille est toujours un jardin, où l’on va planter des fleurs. C’était son anniversaire vendredi, elle aurait eu 18 ans. Après un choc pareil, l’organisme met en place un système de refoulement, un grand voile noir. L’oubli vient s’installer très vite mais je veux rester en prise avec ce terrible réel.

Votre livre paraît le 20 août. Comment s’est passée la rencontre avec votre éditeur ?

S.D. : Ce livre est un geste poétique, une posture par le haut. J’ai pris soin, à chaque phrase, de lui donner sa densité, sa musicalité. Des amis m’ont parlé de Philippe Rey et lui ont donné le manuscrit. Je ne cherchais pas un éditeur à ce moment là, si j’avais pu éditer le livre à compte d’auteur à 100 exemplaires, je l’aurais fait. C’est une chance. Philippe Rey a fait un travail éditorial de grande qualité. Je le remercie profondément d’avoir accompagné cet ouvrage, ce bel objet, bleu comme le bleu de ses yeux.

Allez-vous poursuivre dans la voie de l’écriture ?

S.D. : Absolument. J’ai pas mal d’écrits dans des boites à chaussures. Camille mon envolée a révélé des aspects d’un point de vue stylistique. Ma parole est plus libre, il y a moins de fioritures. Mon écriture est plus dépouillée, je suis allée plus droit. Et j’ai un partenaire maintenant, je ne m’arrête plus.

Visuel : Camille mon envolée, éditions Philippe Rey.

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Flora Vandenesch

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