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Interview: Isabelle Hoarau auteure de littérature jeunesse réunionnaise

Interview: Isabelle Hoarau auteure de littérature jeunesse réunionnaise

04 avril 2012 | PAR Marie Charlotte Mallard

Isabelle Hoarau, écrivain de littérature jeunesse née à la réunion était au Salon du livre de Paris il y a peu. Voyageuse (elle a effectué un voyage en voilier autour du monde), anthropologue de formation, journaliste, elle écrit et conte les légendes de la Réunion. Présente au stand de l’outre-mer pour dévoiler son nouveau livre Comment le désert a disparu, elle nous a accordé un moment pour nous faire découvrir son univers.

Quand avez-vous commencé à écrire des contes pour enfants et pourquoi le monde des enfants en particulier ?

J’ai commencé à écrire alors que je devais avoir une vingtaine d’année, cela fait donc 35 ans que j’écris des contes, tout d’abord merveilleux puisque mon enfance, avait été bercée par des histoires terribles sur l’esclavage, avec beaucoup de fantômes. Ces histoires faisaient très peur et la plupart des enfants de ma génération ont été perturbé par celle-ci.  Je me suis alors dit que je voudrais inventer ou retrouver des contes. En effet, ce n’est pas seulement de la création c’est aussi de la collecte. J’avais envie d’écrire des contes qui fassent rêver et qui montre le merveilleux dans la nature tropicale. Etant dans une île tropicale, nous avons une nature extraordinaire sur laquelle il n’y avait pas du tout de conte. J’ai trouvé qu’il y avait de la place pour des contes étiologiques, des contes des origines, des contes du pourquoi. J’ai fait des collectes, mais je n’ai pas toujours trouvé beaucoup d’informations ou bien j’ai trouvé des morceaux d’histoires. A partir de ces morceaux d’histoires, j’ai fait ce qu’on appelle chez nous un tapis mendiant, c’est-à-dire que l’on prend des petits morceaux de pleins d’histoires et on construit une histoire complète, ainsi, on crée un tapis.

Vous vous inspirez de conte, d’anecdotes ou de légendes qui viennent essentiellement de l’outre-mer ou de votre île ?

Je suis partie des noms de l’île, des noms de lieux. Il existe un lieu par exemple qui s’appelle le bassin du diable, un autre, la grotte de la vierge noire. Ces lieux peuvent avoir des connotations avec l’histoire : histoire religieuse ou orientations spirituelles. A partir de cela, de ces morceaux d’histoires, de tous ces éléments, il y avait de quoi construire un légendaire.

Quelque part, on me considère chez nous à la Réunion, comme étant un patrimoine vivant, parce qu’on ne sait plus très bien (moi-même je ne sais plus très bien) ce que j’ai créé et ce que j’ai récupéré pour faire ces histoires qui sont aujourd’hui dans la tête de la plupart des enfants de notre île puisque mes livres sont dans toutes les écoles et dans toutes les bibliothèques de la Réunion. Cela fait donc 20 ans maintenant que je participe à nourrir cet imaginaire de plusieurs générations d’enfants et c’est je dois l’avouer, un destin fabuleux.

La littérature d’outre-mer est-elle différente de celle de la métropole ?

Il faut savoir que notre littérature Réunionnaise est très peu connue. Jusqu’au début du 20ème siècle on a connu cette littérature par de grands écrivains comme Leconte de Lisle, Evariste de Parny, c’était surtout l’île des poètes. La poésie était vraiment le moyen d’expression principale, nous avons peu de romanciers. Cette littérature est nourrie de tous ces apports de gens qui sont venus de différents horizons. Nous avons des influences indiennes, chinoises, africaines, européenne et tous ces mélanges qui forment notre peuple, sont une nourriture pour notre littérature, toutes ces influences ont créé cette littérature insulaire spécifique à l’ile de la Réunion. Le nom même « l’île de la réunion » indiquant bien le fait que l’on est une réunion de multiples horizons.

 

Vous avez beaucoup voyagé, vous avez notamment fait un tour du monde en voilier, est-ce que ces voyages ont aussi construit votre imaginaire?

Pour moi le voyage c’est aller au cœur, essayer de découvrir l’âme des lieux où je passe. Comme je suis de formation d’ethnologue, en tant que tel j’essaie de décrypter les différentes cultures : ce qui nous sépare et ce qui nous unis. Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est la littérature et le monde insulaire, même si mes derniers écris africains m’ont beaucoup marqué il est vrai.

J’ai fait deux voyages au Sénégal ou j’ai été accueillie parmi des artistes sénégalais ainsi qu’avec des gens de cultures vraiment traditionnelles. Il est vrai que ce sont des sources d’inspirations fabuleuses puisque chaque pays a une manière d’aborder le monde de façons différentes. Ce qui m’intéresse justement c’est de recroiser, de retisser, de faire mon tapis mendiant à moi, avec tous ces morceaux d’univers, avec ce que je découvre des autres, un peu partout.

(Couverture Christian Epanya)

Quel est le message que vous essayez de véhiculer?

Je suis principalement une Eco écrivaine. Pour moi, c’est très important de mettre en valeur l’importance du respect de la nature, que ce soit au Sénégal, ou l’on ne plante plus d’arbre et ou le désert gagne chaque jours un peu plus, chez nous ou on ne respecte pas du tout la nature. Il faut mettre l’accent là-dessus et montrer qu’il est important d’éveiller les consciences. Nous ne sommes pas suffisamment conscients des problèmes de la nature.

L’autre message c’est de dire que nous sommes tous des citoyens du monde. C’est un message de tolérance. Chacun a un champ qui lui appartient mais cela forme le champs de l’humanité. C’est important de relier toutes ces humanités qui ont des points communs et des points différents. C’est aussi la différence et la diversité qui font notre monde.

C’est la diversité que l’on trouve à la réunion qui vous a donné envie de véhiculer ce message de tolérance  à plus large échelle particulièrement aux enfants ?

Oui, de vivre dans un milieu où toutes les religions cohabitent sans soucis, où toutes les couleurs peuvent se mélanger, une sorte d’arc en ciel de l’humanité est vraiment enrichissant. On dit que la réunion est un résumé du monde, aussi bien en géographie qu’en humanité. Vivre tous ensemble sur un tout petit bout de terre en laissant à chacun, sa place et son expression, sa part individuelle, c’est un très beau message qu’à la Réunion nous pouvons encore porter et partager. Cette tolérance que nous avons (qui n’est bien sûr pas toujours parfaite, il peut y avoir des difficultés) est quelque chose de véritablement inscrit en nous. En France, je trouve qu’il n’y a pas suffisamment conscience de la richesse de la diversité de la population. J’espère pouvoir apporter cela justement.

Les enfants ressentent-il le message derrière le merveilleux ou s’attachent-il uniquement à celui-ci?

Le conte est une école de la vie, c’est la définition même du conte. Sous couvert de merveilleux la réalité est là, et la réalité c’est savoir comment aborder la vie avec sagesse. Tous ces messages de sagesse même si l’enfant ne les perçoit pas au premier degré, nourrissent son imaginaire pour le faire grandir comme un homme droit et sage.

La réunion c’est donc le melting pot de population , est-ce que dans vos livres vous faites part des traditions de chaque ethnies, pour que cela puisse influencer n’importe quel enfant ou qu’il soit et d’où qu’il vienne?

Oui absolument, j’ai aussi bien des influences chinoises, indiennes, européennes. Un de mes albums en cour d’édition s’appelle L’enfant arc en ciel. Il montre que tout le monde vient de partout et d’ailleurs, qu’il n’y a pas de race pure, et que nous sommes tous des métisses. C’est une richesse que nous avons. Encore une fois nous sommes tous des citoyens du monde.

A la réunion nous avons accepté cette idée d’être citoyen du monde. Notre histoire vieille de trois siècles a été terrible, nous avons accueilli des gens transportés souvent malgré eux. Quand je vois ce qu’on a réussi à faire de toutes ces souffrances qui ne sont pas encore guéries, (on ne guérit pas du colonialisme c’est une lèpre intérieur qui fait toujours souffrir des personnes) je pense que l’immigration est une richesse. C’est l’occasion de s’ouvrir au monde, ce n’est pas en fermant les frontières que l’on va s’aimer dans son pays.

On pense toujours qu’ailleurs c’est mieux, (j’ai d’ailleurs écris un autre livre qui s’appelle Ailleurs le plus beau des pays,) alors que si déjà, on sait utiliser ce qu’on a chez soi, chaque personne peut arriver à se débrouiller et l’on a pas envie d’aller voir ailleurs, alors on est prêt à accueillir les autres…

Vous allez dans les écoles à la rencontre des enfants quel est celui qu’ils préfèrent ?

J’en ai un, qui est un de mes contes préférés à moi-même qui s’appelle La Légende du paillenqueue. Cela ressemble à l’histoire de la petite sirène mais chez nous c’est le prince sirène qui va tomber amoureux d’une jeune femme de la terre, tous les deux vont devenir des oiseaux, des oiseaux symboliques de chez nous qui sont les paillenqueues. Ils font le lien symbolique entre le ciel, la terre et la mer. C’est un de mes contes favoris et que les enfants préfèrent.

Lorsque vous contez une histoire comment la mettez-vous en scène ? Utilisez-vous d’autres arts comme la musique ou seule la mise en scène théâtrale compte ?

Pour moi, le conte c’est la puissance de la parole. Lorsque je raconte, je crée un univers avec les gestes. J’ai ce côté un peu indienne,  je parle beaucoup avec les mains. Pour moi, la puissance de la parole va entrainer celui qui m’écoute dans mon univers, dans le merveilleux, cela suffit. Mais pourquoi pas raconter avec un musicien, je le fais parfois avec une chanteuse car il y a des chansons dans mes contes. Tout est aussi question de rencontre.

Dans les images de vos livres, comment choisissez-vous les illustrations ? Le bleu ressort beaucoup est-ce votre couleur favorite?

Tout à fait, le bleu est pour moi la couleur du bonheur. Je vis devant l’océan indien et je suis nourrie de toutes ces couleurs, tous les jours. Chacun de mes albums est une rencontre avec un illustrateur qui lui, va pouvoir faire sa propre création. Ce qui est important quand on travaille avec quelqu’un c’est qu’il puisse lui aussi créer son propre univers.

Qu’est ce qui attire l’enfant sur vos livres et quel est son regard ?

Mes livres sont très colorés et amènent vers le rêve. C’est ce que je voudrais faire, c’est très important pour moi.

Personnellement, j’affronte la réalité, d’ailleurs mon premier roman réédité à l’occasion du salon du livre, Les champs du silence ou je raconte ma jeunesse de petite sauvage ainsi qu’une partie de ma vie, montre très bien cela. Dans tout ce que j’écris, puisque la réalité a été très difficile à vivre, je suis toujours entre les deux, entre le rêve et la réalité. J’aime cultiver ce balancement, et toujours voir le côté positif. Toutes les souffrances peuvent être des enseignements pour le futur et pour le bonheur.

Dans vos contes la fin est toujours heureuse alors ?

Oui toujours, pour moi c’est très important. On est dans un monde où l’on met tellement l’attention sur le négatif et sur les malheurs, que l’on a besoin de rêver. Je pense que si nos rêves sont très beau, demain peut être très beau. C’est très important de croire que demain sera beau et bien. Si l’on pouvait être plus nombreux à penser comme çela, la face du monde serait différente. Avec sa petite baguette magique de conteuse, on peut changer le monde, et le changement du monde commence d’abord en soi.

Le conte de notre enfance est plein de stéréotypes, est-ce que vous vous amusez parfois à le déconstruire, à casser ceux-ci ?

Oui, moi je m’inspire beaucoup plus des contes africains parce que même s’il y a des contes terribles, il y a une liberté de création beaucoup plus ouverte que dans les contes traditionnels européens. Je m’inspire aussi des contes asiatiques et indiens. Ce qui est important dans l’écriture c’est de créer ces propres champs, son propre champ de vie.

Quels sont vos projets et quel serait le conseil que vous pourriez donner a quelqu’un qui veut se lancer dans l’écriture ?

Rêver, parce que c’est le rêve qui transforme la réalité, et surtout oser! J’ai vécu une vie ou j’ai vécu ce que j’ai eu envie de vivre. Il faut oser l’aventure, oser la vie, il ne faut pas avoir peur. La réalité va encore plus loin que vos rêves.

Dans mon dernier album, Comment le désert a disparu c’est ce que j’essaie de montrer. Ainsi que dans , une sorte de conte philosophique sur le petit grain de sable qui peut faire changer le monde.

 

 

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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Commentaire(s)

  • NAIKEN Georges

    Est-ce que quelqu’un pourrait m’aider à trouver l’adresse email de Madame Hoarau ? Je souhaiterais la contacter. En vous remerciant. Georges. [email protected]

    avril 5, 2012 at 11 h 22 min

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