Fictions
« Vie de Gérard Fulmard » de Jean Echenoz : Un privé peu doué

« Vie de Gérard Fulmard » de Jean Echenoz : Un privé peu doué

10 février 2020 | PAR Julien Coquet

En déconstruisant les codes du roman policier, Jean Echenoz prouve qu’il est encore et toujours une voix singulière et importante de la littérature contemporaine.

Il a presque le même nom qu’un oiseau, le fulmar, le personnage principal du dernier roman de Jean Echenoz. Mais Gérard Fulmard se distingue du fulmar par ses relations sociales. L’oiseau est grégaire, le détective privé solitaire. D’ailleurs, Gérard Fulmard, qui « ressemble à n’importe qui mais en moins bien », n’est détective privé que parce qu’il a apposé sur sa porte d’appartement une jolie plaque. Cet ancien steward, reconverti pour d’obscures raisons, a eu un jour cette idée folle : devenir détective privé. Mais lorsqu’on n’a ni les compétences, ni les capacités intellectuelles, on ferait mieux de se garder d’exercer un tel métier. A la fois Pierre Richard et OSS 117, Inspecteur Clouseau (La Panthère rose) et C. Card (Un privé à Babylone de Brautigan), Gérard Fulmard se débrouille très mal dans les missions qu’on veut bien lui confier.

La FPI (Fédération populaire indépendante), petit parti politique qui compte peu en France mais rassemble tout de même quelques adhérents, est en émoi. Nicole Tourneur, secrétaire générale du parti, a été kidnappée. Qui est responsable de l’enlèvement ? Qui va prendre la suite du mouvement ? Quelles intrigues se trament pour évincer le vieux Franck Terrail, mari de Nicole et fondateur de la FPI ? Gérard Fulmard et son incompétence sont parachutés en plein milieu de cet imbroglio. Mission : surveiller la fille de Nicole Tourneur. Résultat : totalement foireux…

Tout le génie de la parodie se retrouve dans Vie de Gérard Fulmard. Echenoz, 72 ans, se fout de tout. La prose, délicieusement travaillée, au vocabulaire incroyablement large, se perd dans des digressions bienvenues. Parmi celles-ci, on trouvera un intermède exotique, un portrait de la rue Erlanger (qui accueillit funestement Mike Brant et un Japonais cannibale), une réflexion sur les chaussettes trouées, un boulon géant détaché d’un satellite … La multiplicité des personnages aux noms succulents (Joël Chanelle, Guillaume Flax, Francis Delahouère…) rend compte de la virtuosité d’Echenoz. L’auteur s’amuse des codes du roman, propose de ne pas raconter certaines séquences pour ne pas ennuyer son lecteur ou se demande même si une scène de sexe tant attendue va finalement pointer son nez. Vie de Gérard Fulmard peut fatiguer certains lecteurs mais il en réjouira, à n’en pas douter, la grande majorité.

« M’est apparu qu’il se rendait surtout à des rendez-vous médicaux, ce qui n’était pas illogique à son âge où le médecin traitant ne suffit plus, où l’on doit se soumettre de plus en plus souvent aux spécialistes. Arrive un temps où tout s’érode un peu plus chaque jour, là encore est l’usure du pouvoir : du royaume digestif à l’empire uro-génital, de la principauté cardiaque au grand-duché pulmonaire, sous protection de plus en plus fragile du limes fortifié de l’épiderme et sous contrôle bon an mal an de l’épiscopat cérébral, ces potentats finissent par s’essouffler. Il faut alors courir sans cesse de contrôle en examen, d’analyse en prélèvement, de laboratoire en officine, toujours en retard d’un expert en attendant le gériatre et, à plus ou moins long terme, le médecin légiste et son certificat. Et justement mon rôle, ce légiste était de le convoquer auprès de Franck Terrail plus tôt que prévu. »

Vie de Gérard Fulmard, Jean Echenoz, Editions de Minuit, 240 pages, 18,50 €

Visuel : @éditions de minuit

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