Fictions

« Mes Afriques » par Paule Constant : Un Quarto essentiel

« Mes Afriques » par Paule Constant : Un Quarto essentiel

03 juin 2019 | PAR Julien Coquet

Le Quarto Gallimard consacré à l’auteur qui obtint le prix Goncourt en 1998 pour Confidence pour confidence revisite les romans consacrés à l’Afrique, entre autobiographie, souvenirs et fiction.

Patrick Modiano l’avait fait pour son Quarto : s’atteler à réunir une anthologie de ses romans, trier le bon grain de l’ivraie. Constituer un volume qui fasse sens. Lorsque Gallimard lui propose le même exercice, Paule Constant est ravie et effrayée de se replonger dans ses souvenirs africains, elle qui fut une rescapée de son enfance, comme le disait son propre père. Dans un avant-propos, l’auteur fait part du choc qui survient à l’annonce de son cancer, en même temps qu’elle doit préparer le Quarto. Comparant cette prise de conscience au personnage de Cléo dans Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda, Paule Constant au milieu de ces choses qu’elle ne peut dire, ne peut s’empêcher de remarquer que « la belle surprise d’un cancer, c’est l’érotisation du monde. »

Un monde qu’elle a surtout connu par l’Afrique durant sa jeunesse. La fille du Gobernator, Ouregano, Balta, White Spirit, C’est fort la France !, Des chauve-souris, des singes et des hommes narrent des sensations fulgurantes, des impressions qui resteront durablement, des images, des couleurs, des odeurs. Une écriture proche du cinéma fait ressortir ses souvenirs, son père autoritaire et l’amour qu’elle porte à sa grand-mère, déguisés tous deux dans plusieurs de ses romans.

Dans Des chauve-souris, des singes et des hommes, Paule Constant imagine un livre magnifique et court sur un sujet douloureux et difficile : la naissance d’Ebola, dont le nom n’apparaîtra comme tel que dans la dernière phrase du livre, avant d’avoir été nommé sous le nom du fleuve dans les précédentes pages. Deux mondes se font face : « Sur une rive se déroulerait l’histoire occidentale avec ses acteurs en majorité blancs ou occidentalisés, leurs croyances, leurs défenses, leurs faiblesses. Sur l’autre rive l’histoire d’un village africain avec ses habitants, ses croyances, ses défenses, ses interdits ». Adoptant la structure du thriller, le roman se présente pourtant comme une fable avec ses personnages aux prénoms mythologiques. Et c’est toute la richesse des portraits qui emporte le souffle romanesque, telle cette religieuse partie dans un dispensaire effectuer une campagne de vaccination. Au sein de ses personnages criant de vérité, le virus se répand.

« Et c’est ainsi dégagée de tout, seule au monde et sereine, qu’elle partit pour l’Afrique réaliser une campagne de vaccination au nord Congo sur un fleuve qui faisait le dos rond au milieu de sa résille d’affluents. Elle se repérerait aux différents dispensaires des Missions religieuses qui se succédaient sur le fleuve comme autant d’étapes qui lui fourniraient une logistique. Elle irait dans les villages en pirogue jusqu’à la plus petite rivière qui naît dans un murmure de feuilles. Là, le temps s’arrêterait. Plus de saisons qui se courent après, se chevauchent et se dépassent. Plus d’automne en été, d’hiver au printemps, plus de lampions de noël à la Toussaint et de maillots de bain en janvier. Rien qu’une saison sèche qui s’étale et meurt de soif sur une terre dure comme une peau de crocodile. Rien qu’une saison des pluies où le grand nuage noir menaçant crève tous les jours à la même heure. Rien que la nuit et le jour se partageant le temps, le soleil ne gagnant pas sur l’ombre ni l’ombre sur le jour. Elle se voyait le soir sur le seuil d’une case à n’attendre personne, à faire rouler entre ses doigts un petit bout de branche. »

Mes Afriques, Paule Constant, Gallimard, Quarto, 1120 pages, 28,50€

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