Fictions

« Le Royaume », la somme personnelle d’Emmanuel Carrère sur les débuts de la chrétienté est un pavé en demi-teinte

« Le Royaume », la somme personnelle d’Emmanuel Carrère sur les débuts de la chrétienté est un pavé en demi-teinte

31 août 2014 | PAR Yaël Hirsch

Si Le Royaume est le seul roman de Emmanuel Carrère qui ne soit pas un « page-turner » de génie, ses interrogations sur la foi et leur forme personnelle touchent un point très sensible. Un des mastodontes (au propre et au figuré, 640 p.!) de la rentrée littéraire qui nous déçoit sans nous décourager. 

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le royaume 2Tout commence sur un mauvais choix personnel : celui de quitter l’équipe de scénaristes de la série les Revenants. Légèrement mélancolique et déjà dans la rétrospective à 56 ans, Emmanuel Carrère va faire plus fort que la vie après la mort que promet Circé à Ulysse : il va se demander, en mode civilisationnel chrétien, pourquoi l’homme préfère être homme pour se sublimer. Le Royaume commence donc sur le mode habituel de la confession et trouve son ancrage dans les notes que le narrateur a prises, lorsque était victime d’une crise de foi, il y a 25 ans, pour plonger peu à peu dans un récit à la fois documenté et personnel sur le Christianisme du premier siècle de notre ère. On y retrouve la fascination pour un Saint-Paul très philosophe, la description de la destruction des juifs de Judée par Titus, et avec finalement peu d’empathie, les premières querelles théologiques de chrétiens martyrisés par les romains.

Après le couronnement du prix Renaudot pour l’impressionnant Limonov, il y a deux ans, Emmanuel Carrère était attendu au tournant pour son retour dans les starting-blocks de la rentrée littéraire. Côté quantité, on est exaucé : 640 pages de plume alerte, mais l’angle par lequel Carrère aborde le sujet imposant des débuts du Christianisme ne permet pas au génial auteur d’éviter la lourdeur. Qu’il respecte son habitude de commencer à poser des questions sociales clés par sa vie propre est un trait de génie. On sent qu’il hésite à se lancer dans les 142 premières pages où il se met en scène dans son quotidien d’ancien croyant, de bourgeois arrivé, d’écrivain reconnu mais trop quand même et de mari épanoui auprès de la merveilleuse Hélène.

Cette carrure du Carrère contemporain, il l’oppose aux doutes éthérés d’un intellectuel fragile et de 25 ans plus jeune, tout à coup happé par la révélation du Christ, au moment même où, suicidaire et angoissé, il commençait une analyse avec une psy de second choix (François Roustang ayant refusé de le traiter).

C’est seulement après cette mise en scène un peu schizophrène ,où le Carrère arrivé ne peut plus comprendre la foi qui habite le jeune Carrère en recherche, que débute le récit du « Royaume » à travers les déplacements de Paul, le fondateur de la doctrine, et Luc, le témoin, garant du récit.

Le problème est que justement, le Carrère qui écrit, n’est habité par aucune foi, ni aucune colère, pas même l’interrogation lancinante de comment on peut croire. Adepte d’un cynisme poli et feutré, ayant en main la Vie de Jésus d’Ernest Renan, mais sans aucun souci de vérité ou de véracité historique, il revisite finalement assez froidement une période qu’il sait charnière pour notre civilisation. Il s’y promène en savant un peu désabusé, commentant certaines choses qu’ils trouve jolies, d’autres incohérentes, et faisant des liens divers à ses goûts iconiques, érotiques ou littéraires.

Dans ces conditions de positivisme sans quête réelle, que l’érudit flâneur se permette de sortir des doxas de herméneutiques et des traditions n’apporte en fait aucune légèreté, ni aucune liberté. Il y a quelque chose d’un peu triste et stérile, et aussi quelque chose de fastidieux dans ce narrateur qui « récite » des faits historiques et mythologique sans parvenir à savoir ce qu’ils représentent pour lui- et pour ses lecteurs. Carrère est pourtant au rendez-vous de toutes ses qualités d’auteur : toujours à l’avant-garde de sujets brûlants, offrant de profil sa vie personnelle au banc de ses essais, il est un bourreau de travail pour cette recherche impressionnante. Mais il manque la petite mèche de l’émotion qui allumerait la flamme de l’auteur (et par ricochet du lecteur) vis-à-vis de ce Royaume. Rien de bouleversant, donc, dans un livre qui aurait pu être génial et dont l’ambition seule suffit à donner envie de suivre Emmanuel Carrère dans ses prochaines aventures.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, POL, 640 p., 23.90 euros. Sortie le 11 septembre 2014.

vsiue : couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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