Fictions
« Arcadie » d’Emmanuelle Bayamack-Tam : Les freaks c’est chic

« Arcadie » d’Emmanuelle Bayamack-Tam : Les freaks c’est chic

21 juin 2020 | PAR Julien Coquet

Prix du Livre Inter 2019, Arcadie décrit la vie d’une communauté et les questionnements d’une jeune fille qui devient garçon. Faussement subversif.

Emmanuelle Bayamack-Tam aurait pu faire de l’incipit de King Kong théorie de Despentes son mantra pour Arcadie : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf, aussi bien que pour les hommes qui n’ont pas envie d’être protecteurs, ceux qui voudraient l’être mais ne savent pas s’y prendre, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs, ni bien membrés ». Car le projet d’Emmanuelle Bayamack-Tam est à peu près le même : dresser le portrait de laissés pour compte, remettre en avant les oubliés.

A Liberty House, domaine proche de la frontière italienne, ce ne sont pas les recalés de la société qui manquent. Farah, la narratrice, débarque dans cette communauté, accompagnée de sa mère électrosensible, de son père quasiment mutique et de sa grand-mère LGBT à la vulve munie d’un piercing. Difficile de se construire et de trouver des repères lorsqu’aucun des locataires ne peut correspondre à une norme. Et ce d’autant plus lorsque Farah, au détour d’une visite chez la gynéco, découvre qu’elle est atteinte du syndrome de Rokitanski. Née fille, Farah se transforme en garçon. D’où la question qui irrigue le livre : « Qui je suis, moi ? ».

Après Orlando de Virginia Woolf et Middlesex de Jeffrey Eugenides, Arcadie pose la question du genre. Alors que l’on s’est construit en tant que fille toute sa jeunesse mais que vos seins se transforment en pectoraux et qu’il vous pousse des testicules, comment peut-on alors se définir ? Le fait d’être attiré par les hommes fait-il de Farah, hétérosexuelle au départ, une homosexuelle ? Et puis après tout, qu’est-ce qu’être une femme ? Les résidentes de Liberty House sont bien embêtées lorsque Sarah leur pose la question.

Ces questions intéressantes se posent malheureusement sur une base extrêmement lourde : la description de la communauté. On dirait qu’Emmanuelle Bayamack-Tam a réuni tous les clichés possibles. A Liberty House, on se balade nu, on couche avec tout le monde (Arcady, le gourou, couche avec Farah dès qu’elle a atteint sa majorité sexuelle, et ce alors qu’ils ont 35 ans d’écart), on vit en communion avec la nature, on mange végétarien et il n’y a pas internet (« Je suis heureuse : je n’ai pas besoin de Periscope, de WhatsApp ou de Snapchat »). Si Le Figaro avait dû imaginer une communauté, il ne l’aurait pas fait autrement. D’un autre côté, on n’est pas vraiment surpris de trouver des critiques dithyrambiques des Inrocks sur le bandeau du livre et en quatrième de couverture…

Le lecteur ne peut alors s’empêcher de penser au film Problemos d’Eric Judor qui se moquait de façon hilarante de la vie en communauté autour d’une ZAD. A un moment du film, Blanche Gardin explique que les femmes peuvent retenir leurs règles. On assiste au même dialogue dans Arcadie : « Vous n’avez jamais entendu parler du flux instinctif libre ? ». Mais alors que chez Judor l’humour est clairement assumé, chez Bayamack-Tam, on se perd finalement en conclusions simplistes : aimez-vous comme vous êtes et faites l’amour avec qui vous souhaitez.

« Nous nous sommes réfugiés à Liberty House parce que le désastre était imminent, parce que la mort dominait la vie et en infiltrait chaque rouage, à coups de particules fines, d’ondes magnétiques, de métaux lourds, d’OGM, de pesticides, de déchets polluants, de pluies acides, de composés organiques volatils, de débris spatiaux ou de gaz de schiste : la liste des dangers s’allongeait chaque jour, et mes pauvres parents avaient perdu tout espoir de retrouver une existence normale. La leur était un exercice de confinement perpétuellement reconduit et une suite de mortification corporelle qui ne leur évitait aucune angoisse. »

Arcadie, Emmanuelle Bayamack-Tam, P.O.L, Collection Folio, 416 pages, 8,50 €

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