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Intégrale H. P. Lovecraft. Tome 1 « Les Contrées du rêve » : Le souci de lire Lovecraft dans le texte

Intégrale H. P. Lovecraft. Tome 1 « Les Contrées du rêve » : Le souci de lire Lovecraft dans le texte

13 avril 2022 | PAR Julien Coquet

La voilà, l’intégrale que tout fan de littérature fantastique attend depuis des mois. Les Editions Mnémos proposent une nouvelle traduction du précurseur de l’horreur, du maître de Providence, H. P. Lovecraft.

Quelques chiffres font prendre conscience de l’ampleur du travail abattu par David Camus : 7 volumes, plus de 2 500 pages, 25 collaborateurs, 10 ans de travail, 6 articles et études d’experts pour unifier la totalité de l’oeuvre fictionnelle de Lovecraft et mettre en lumière une large sélection de poésies, essais, correspondances et révisions. Ce travail, on le doit notamment à David Camus, qui s’est penché sur l’œuvre de Lovecraft à en devenir fou.

Mais d’abord, pourquoi se (re)plonger dans l’œuvre d’un auteur peu connu du grand public, particulièrement lors de son vivant, et qui consacra la majeure partie de sa vie à écrire des textes horrifiques et parfois obscures ? Parce que comprendre et aborder l’œuvre de Lovecraft, c’est affronter ses peurs les plus profondes et mieux comprendre le fantastique et l’horreur contemporains. Michel Houellebecq publie H. P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, Stephen King s’en inspire abondamment, The Thing de Carpenter rappelle Les Montages hallucinées, et on ne compte pas les reprises du monde de Ctulhu dans les jeux vidéo, la musique, les films, etc.

Dans ce premier tome de l’intégrale, le lecteur retrouvera 14 nouvelles écrites entre 1920 et 1938, présentées selon la « temporalité des rêves » et non selon l’ordre chronologique qui prévaudra pour les prochains tomes. Les nouvelles nous font croiser avec habileté démons et merveilles, animant par une langue incroyable la stupéfaction et la peur. Il ne s’agit pas seulement de faire peur pour Lovecraft, car on est finalement peu effrayé (sauf lors de « Le Témoignage de Randolph Carter »), mais avant tout de créer un monde, de dessiner un territoire et d’en fixer ses règles. Et de poser cette question psychanalytique : si un tel monde était dépeint, serait-il réel ou n’existerait-il que dans les rêves ?

C’est peu dire que Kadath l’inconnue continue de fasciner, que les troupeaux de chats nous font sourire, que les goules nous effraient, surtout à un moment où, pourtant, l’horreur et le fantastique sont si accessibles sur les plateformes de VOD. La littérature de Lovecraft garde son pouvoir enchanteur, et particulièrement pour la nouvelle la plus longue, « La Quête onirique de Kadath l’inconnue », véritable périple digne de Bilbo le Hobbit.

Comme l’affirme David Camus : « Lire Lovecraft, donc, c’est s’aventurer en Lovecraftie ; c’est vivre une expérience humaine unique, inouïe. » Après un réquisitoire contre les traductions antérieures, David Camus parle amoureusement de la langue de Lovecraft. Amoureusement, car il y a quelque chose de fascinant dans ces répétitions, ce vocabulaire extrêmement maîtrisé, ces descriptions obscures. Mais le revers de la médaille se situe dans cette littérature parfois hermétique : « Lovecraft écrivait sans avoir en tête d’autres lecteurs que lui-même ». Et David Camus de se casser la tête sur certaines phrases, de retourner dans tous les sens telle expression, de revenir, des mois après, sur une première traduction. Pourfendeur de la formule italienne « Traduttore, traditore », qui voudrait qu’un traducteur finisse toujours par trahir un auteur, David Camus a consacré une partie de sa vie à trouver le mot juste. Un grand merci à lui. Lovecraft n’est plus seulement un obscur écrivain fantastique, mais un auteur vivant qui écrit encore des histoires de contrées sauvages et magiques, comme un appel à toujours préférer le rêve sur la réalité.

Incipit de « L’Etrange maison haute dans la brume » (traduction de David Camus) :
« Chaque matin, du côté des falaises de Kingsport, la brume monte de la mer. Blanche et duveteuse, elle s’élance des profondeurs vers ses frères les nuages, chargée de rêves de pâturages humides et de cavernes de léviathans. Plus tard, les nuages sèment des morceaux de rêve en tranquilles pluies d’été sur les toits en pente des poètes, pour que les hommes ne vivent pas sans la rumeur d’étranges secrets séculaires et de merveilles que, seules dans la nuit, les planètes racontent aux planètes. »

Incipit de « L’Etrange maison haute dans la brume » (traduction de François Bon) :
« Au matin, la brume leva de la mer sur les falaises derrière Kingsport. Elle leva blanche et neigeuse depuis les profondeurs pour rejoindre ses frères les nuages, portée par ses rêves de froides et humides pâtures comme les caves du Léviathan. Et plus tard, tandis qu’une calme pluie d’été se déversait sur les toits des poètes, les nuages répandaient des morceaux de ces rêves, impossibles à vivre pour les hommes dans la rumeur de secrets étranges et anciens, et les merveilles que se disent l’une à l’autre les planètes solitaires dans la nuit. »

Texte en anglais de Lovecraft (« The Strange High House in the Mist ») :
« In the morning mist comes up from the sea by the cliffs beyond Kingsport. White and feathery it comes from the deep to its brothers the clouds, full of dreams of dank pastures and caves of leviathan. And later, in still summer rains on the steep roofs of poets, the clouds scatter bits of those dreams, that men shall not live without rumour of old, strange secrets, and wonders that planets tell planets alone in the night.”

Les Contrées du rêve. Tome 1 de l’Intégrale H. P. Lovecraft, traduit de l’américain par David Camus, Editions Mnémos, 272 pages, 22 €

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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