Fictions
Henry Miller et Anaïs Nin : la création par-delà la blessure brûlante du sexe

Henry Miller et Anaïs Nin : la création par-delà la blessure brûlante du sexe

11 juillet 2014 | PAR Carlos Dominguez-Lloret

Selon Bernard Chouvier (professeur de psychologie clinique à Lyon 2), nous pouvons diviser l’activité créatrice en deux catégories. Ces deux catégories sont de l’ordre de l’individuel et de l’ordre du groupe. Cependant, il existe une troisième catégorie qui, la plupart du temps, n’est pas prise en compte. Cette troisième catégorie est celle qui se réfère à l’activité créatrice qui prend forme et qui se développe au sein du couple. Dans l’histoire de l’art nous retrouvons plusieurs couples qui se sont consacrés ensemble à l’activité créatrice: Sand et Musset, Diego Rivera et Frida Kahlo, Beauvoir et Sartre ou Aragon et Triolet. Cependant, un étude de Bernard Chouvier  se centre l’analyse du couple éphémère et adultérin que formèrent Henry Miller et Anaïs Nin pendant les années trente à Paris. L’analyse de ce cas paradigmatique va permettre d’étudier l’écartèlement entre deux positions –réussir  sa vie ou réussir son œuvre, ce dilemme propre au couple permet a Chouvier de se poser la question de si vivre à deux, est-ce une fin en soi ou un moyen mis au service de l’activité créatrice.

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Bernard Chouvier a rédigé un article intitulé « La création en couple : noyau pervers et scénarios narcissiques Anaïs Nin et Henry Miller » qui est paru dans la revue Divan familial (2002). Bernard Chouvier explique dans son article que lorsque l’activité créatrice se met en place, une dynamique d’ordre psychique se forme autour de deux paradoxes importants :

Un de ces paradoxes est celui strictement lié à l’intimité et dans lequel l’individu atteint l’universalité lorsqu’il plonge dans le plus profond de son âme. Ainsi l’artiste peut saisir une émotion au moment où il cherche dans son intériorité.

Le deuxième paradoxe est celui de la groupalité. Dans ce cas, il est bien entendu que l’étayage groupal est aussi d’une grande importance pour la création artistique. Mais l’artiste ne peut trouver sa réalisation que dans la solitude.  Pour Chouvier, dans ce dialectique entre l’individuel et le groupal l’œuvre s’élabore pour elle-même.

Entre ces deux paradoxes l’auteur s’interroge sur la possibilité d’un troisième et il se demande s’il existe une place spécifique pour le couple dans l’activité créatrice. Ainsi Chouvier se questionne sur la possibilité d’une véritable création artistique en couple à moins que cela ne soit qu’un effet de miroir, à la manière de Narcisse et son image dans leur dialogue.

Écrire à deux

Le couple formé par Henry Miller et Anaïs Nin n’est pas un couple légitime. Les deux écrivains sont mariés et leurs échanges se font sur la base d’une vie conjugale. Mais il y a trois raisons qui ont conduit Chouvier à choisir ce couple comme objet de son analyse. La première raison est que leur œuvre se trouve accrue par la fécondité de leurs échanges; puis, grâce aux textes écrits par les deux  écrivains, il existe un compte rendu bien détaillé de leurs rencontres et l’expérience relatée est éclairante pour saisir la fécondité du couple.

Le vecteur de l’analyse sera pour Chouvier le journal intime de Nin. 63 ans d’écriture quotidienne ont rempli ce journal de près de 35.000 pages dans une centaine de volumes. L’auteur de l’article ne retient que les écrits qui correspondent d’octobre 1931 à septembre 1932 ; époque dans laquelle Nin entretenait une liaison amoureuse avec Henry Miller.

Chouvier explique que le drame de Anaïs Nin est que, d’un côté, elle a fondé son écriture dans le tout dire, mais ce tout dire l’a empêché de publier son œuvre.  En même temps elle a besoin de taire son intimité pour maintenir l’équilibre conjugal avec Hugo, son mari. Chouvier constate que toute ouverture sur quelconque fiction romanesque a été impossible pour Nin car son style est celui d’un dévoilement impudique de l’intimité.

Une passion créatrice

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La rencontre avec Henry Miller à partir de l’automne 1931 a marqué un tournant dans l’expression littéraire de Anaïs Nin. En 1931, elle a 28 ans et se sent au bout de sa relation conjugale avec Hugo. Au lieu de la séparation, Anaïs a cherché un renouvellement extérieur de ses échanges sensuels. Elle a voulu que ces échanges se passent dans le fond inaliénable d’une conjugalité stable. Par contre, en 1931, Miller a 40 ans et jouit d’une certaine notoriété littéraire qui la fascine. Selon Chouvier, le contact entre les deux a été fusionnel et à plusieurs niveaux. L’auteur parle dans ce cas d’un couple en fusion.

Selon Chouvier, cette fusion s’avère comme narcissique. C’est l’illusion de la complétude que a prit forme entre Miller et Nin. Pour l’auteur, les deux écrivains ont vécu la réunification des deux parts qui se sont séparées de l’androgyne mythique, par-delà la blessure brûlante du sexe. Lorsque Miller et Nin se sont retrouvés, la quête de nouvelles expériences sexuelles est venue masquer le problème de la différence et du manque de l’autre.

Selon l’auteur, c’est Miller qui a cherché une constante union des corps et des esprits pour pouvoir éradiquer l’angoisse qu’il a appelée « la terreur d’être séparé ». Au début, Anaïs Nin s’est trouvée un peu à la remorque du désir de Miller, mais après elle se fondra au fonctionnement psychique de son amant pour accéder à la totalité restauratrice du narcissisme.

Pour Chouvier, Anaïs Nin s’est identifiée peu à peu à ce désir et chacun a été pour l’autre un révélateur des plaisirs de l’esprit et du corps. Anaïs Nin a écrit dans son journal : « Je ressens ce qu’il ressent, je pense ses pensées, tout en nous s’épouse. » Néanmoins, pour Chouvier elle a apporté une connotation paradoxale lorsqu’elle a écrit : « Henry Miller et moi, nous nous ressemblons : nous détestons le bonheur. » Ainsi pour l’auteur, la brûlure de créer prévaut par-delà la brûlure de plaisir, et pour pouvoir créer il est nécessaire de souffrir et de savoir faire souffrir.

Selon Chouvier, grâce à l’amour fusionnel, Anaïs Nin a renforcé et nourri la compulsion d’écriture dans son journal et cet amour l’a libéré d’une création trop auto-centrée. Néanmoins, les deux vont pousser à l’extrême leurs expériences libidino-littéraires et des limites et des interdits seront dépassés. A ce point de l’inter-fusion, le risque de la confusion devient dangereux. Pour Chouvier, la sphère privée et la sphère publique se confondent et tout se mêle, entre la vie, le journal, le drame et la comédie de boulevard.

L’inachèvement du journal d’Anaïs Nin est l’inachèvement de son espace interne. Néanmoins, son espace interne semble être réunifié lors de ses rencontres passionnelles avec Henry Miller. Grâce au sexe, les deux amants se retrouvent et la « terreur d’être séparé » n’a plus raison d’être. La séparation n’est plus ni physique ni spirituelle. Anaïs Nin, dans ces rencontres avec Henry Miller, est parvenue à fuir la quotidienneté de sa vie conjugale et l’ennui de la vie bourgeoise des années trente. Dans l’union des corps et d’esprits, dans cette « Un » néoplatonicien, les deux écrivains ont échappé à la dispersion du monde et ils sont parvenus à écrire une oeuvre importante.

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Carlos Dominguez-Lloret

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