Essais

«  Big Sur ou les oranges de Jérôme Bosch » de Henry Miller : La vie est ailleurs

« Big Sur ou les oranges de Jérôme Bosch » de Henry Miller : La vie est ailleurs

02 avril 2018 | PAR Julien Coquet

Le célèbre auteur américain décide de s’exiler à Big Sur, un coin reculé de la Californie, de 1947 à 1963. Loin de tous, le mode de vie qu’il mène le satisfait, lui permettant d’écrire et de profiter des beautés de la nature.

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C’est un Henry Miller peu connu que l’on découvre dans cette réédition de Big Sur ou les oranges de Jérôme Bosch proposée par les éditions Buchet Chastel. Un Henry Miller assez loin de l’idée que l’on s’en fait : l’écrivain obsédé par le sexe et décrié, censuré aux États-Unis. Après avoir quitté en 1930 l’Amérique qu’il déteste et s’être installé pendant quelques temps à Paris, puis en Grèce, Henry Miller est contraint de retourner aux États-Unis en pleine Seconde Guerre mondiale. En 1947, il s’installe durablement à Big Sur, une partie de la côte californienne où les falaises semblent se jeter dans l’océan Pacifique et où le climat particulier permet le développement d’immenses forêts. Cette côte, semi-désertique (pour information, en 2000, on comptait seulement 996 personnes résidant dans cette région) est un véritable refuge pour l’écrivain qui cherche un endroit pour écrire et élever ses enfants.

Cette autobiographie convoque toutes les réflexions sur la vie que Henry Miller estime être idéale. Le lieu qui l’accueille est un véritable révélateur des angoisses de l’écrivain : « Si l’âme devait choisir une arène pour y mettre en scène ses angoisses, ce serait là le lieu idéal. On se sent exposé, non seulement aux éléments, mais au regard de Dieu. Nu, vulnérable, confronté à une puissance et une majesté envoûtantes, tous les problèmes se trouvent magnifiés par le décor où se déroule l’action ». Ce que l’auteur aime particulièrement à Big Sur, ce n’est pas tant la nature que les personnes qu’il y rencontre. Chaque voisin possède un talent caché, une gentillesse bienvenue et une folie raisonnable qui permettent à Henry Miller de sortir de sa solitude. Le texte, en plus d’être une ode à la nature, est une ode à l’amitié et à la rencontre : « Le grand problème n’est pas de savoir comment se comporter avec ses voisins, mais comment se comporter avec soi-même ».

Mais d’où vient ce sous-titre étrange ? Il faut se reporter au Jardin des délices de Jérôme Bosch, et plus particulièrement à ses oranges. Henry Miller nous explique que ces oranges sont bien plus nourrissantes et vitaminées que les oranges réelles dont on se nourrit : ces fruits, puisqu’ils sont objets d’art, nourrissent l’âme, le milieu où le peintre « les a plantées est l’impérissable verger de l’esprit devenu vrai ». Par de nombreuses digressions et anecdotes, Henry Miller cherche à nous montrer que la vie qu’il mène, loin de tous et loin de tout, est bien plus intéressante que la vie que nous, et plus particulièrement les Américains (toutes ces remarques se cristalliseront dans Le Cauchemar climatisé), menons quotidiennement.

Alternant moments de joie (on se souviendra du bonheur qu’il éprouve au début à inventer des histoires pour ses enfants, avant de subir le rituel qu’il a lui-même instauré) et moments de réflexion (le destin existe-t-il ? peut-on le forcer ? Etc.), le texte se conclut par un puissant réquisitoire contre la société américaine. Ce sont les classes moyens qui trinquent, la société de consommation, les hommes politiques, la simplification de la vie… Un livre puissant et rare, qui dérange comme interroge.

« Chaque jour de notre vie, nous nous berçons de la même illusion que nous nous rendons la vie plus simple plus confortable, plus agréable, plus profitable. Et c’est tout le contraire que nous faisons. Chaque jour, par tous les moyens, nous nous rendons la vie plus ennuyeuse, plus vaine. Un seul mot résume tout : « gaspillage ». Nos pensées, nos énergies, nos vies même ne servent plus qu’à créer de l’inutile, du malsain, du déraisonnable. L’activité forcenée qui règne dans les forêts, les champs, les mines, les usines, n’ajoute rien à notre bonheur, à notre contentement, à la paix de notre esprit ou à la longévité de ceux qui y participent ».

Big Sur ou les oranges de Jérôme Bosch, Henry Miller, Editions Buchet Chastel, 400 pages, 23 euros

Visuel : Couverture du livre

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Julien Coquet

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