Politique culturelle
Génération(s) Viagra : la performance comme norme ?

Génération(s) Viagra : la performance comme norme ?

10 juillet 2014 | PAR Yaël Hirsch

Commercialisée depuis 1998 aux Etats-Unis la petite « pilule bleue » mise au point par le laboratoire Pfizer était sensée libérer l’humanité de l’épée de Damoclès des pannes masculines et apporter une vague de bien être. Mais si le produit est bel et bien efficace, à l’heure où le brevet du laboratoire est arrivé à échéance (2013) avec 37 millions d’ utilisateurs enregistrés à cette date, et où  de nouveaux produits ont fait chuter les prix, la démocratisation du remède miracle s’accompagne d’usages aliénants et parfois même dangereux… Retour sur un remède miracle qui contribue peut-être à normer le sexe et à le rendre plus froid.

« Les parties destinées à la génération auraient été mues, comme les autres membres, par le seul commandement de la volonté. Il aurait pressé sa femme dans ses bras avec une entière tranquillité de corps et d’esprit » Saint-Augustin, La Cité de Dieu.

Selon Saint-Augustin, la possibilité de l’impuissance masculine naît avec la chute du Paradis terrestre. Au jardin d’Eden, le sexe masculin était parfaitement aux ordres de la volonté de son possesseur.  Or, après la pilule, la péridurale qui libèrent la sexualité de la femme, la fin du 20ème siècle semble parachever du côté masculin cette sortie des schémas sexuels culpabilisants. Au début des années 1990, la médecine renonce au terme radical d' »impuissance » pour parler de « dysfonctionnement érectile » et  la recherche moléculaire suit, avec en 1998, la commercialisation autorisée du citrate de sildénafil qui permet de lutter contre ces dysfonctionnements. Avec un effet immédiat (dans les 30 minutes), une efficacité qui dépasse les 75 % et un prix élevé, le médicament qui a la réputation d’être réservé aux « vieux » et leur permettre de repousser les limites du temps, fait vite des émules et les génériques apparaissent avant même la chute du brevet. Mais parler ouvertement de ces questions et leur proposer une solution a aussi ouvert la boite de pandore : dès l’année 1998, les médecins aptes à prescrire le viagra annonçaient que près de la moitié des 40-70 ans souffraient, d’une manière ou d’une autre de troubles érectiles. Mais au lieu de rassurer la gent masculine sur la banalité de la situation occasionnelle de la « panne », tout se passe comme si la libération promise par la petite pilule bleue s’était transformée en course anxiogène à la performance.

Alors que les médicaments soignant les troubles érectiles croissent et se multiplient, faisant fructifier les labos, leur libre vente sur internet permet de contourner le passage par la case médecin. Si bien qu’une étude récente montre que les deux tiers des hommes hollandais ayant recours à ce type de médicaments le font illégalement. Et que le laboratoire Sanofi, qui commercialise le Cialis, voudrait pouvoir le mettre en vente libre en pharmacie. Ceci n’est pas sans danger physique, car le dosage importe, évidemment. Et il faut également éviter certains mélanges mortels, notamment avec les dérivés nitrés qu’on trouve notamment dans les poppers.

Or, dès 2008, l’étude de deux chercheurs texans, Christopher Harte et Cindy Meston, montre que les jeunes (pour l’étude, la moyenne d’âge était 22 ans) étaient également utilisateurs de viagra. Pas seulement pour lutter contre des troubles érectiles avérés, mais pour être à la hauteur de leurs fantasmes sur les performances qu’ils devraient accomplir au lit. Selon cette étude, ils seraient 8 % des 20-30 ans à utiliser viagra ou assimilés, la plupart du temps sans encadrement médical… La pression exercée par les films pornographiques est, entre autres, mise en cause. Mais surtout, en entrant si tôt dans la spirale de la pilule de l’érection, les jeunes se mettent de facto en situation d’anxiété permanente… et peut-être d’échec.

Paradoxalement, au lieu de libérer les esprits du trouble du sexe qui ne bande pas, le viagra n’a peut-être fait qu’accroître cette angoisse existentielle, mettant sur la sellette parmi les plus jeunes toute une génération, qui, sous couvert de liberté sexuelle, a en fait une sexualité tellement normée par la performance, qu’elle semble presque avoir sacrifié le plaisir. En 1976 déjà dans l’Histoire de la sexualité, Michel Foucault suggérait qu’on arrête de penser la vérité de son sexe et de son être sur le mode du désir (et donc aussi de la performance) pour se préoccuper un peu plus, à la manière des anciens, du plaisir. Un conseil toujours bon à prendre en 2014…

visuel : image libre de droits

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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