Fictions
« Cinq dans tes yeux » de Hadrien Bels : Marseille, cité radieuse ?

« Cinq dans tes yeux » de Hadrien Bels : Marseille, cité radieuse ?

21 août 2020 | PAR Julien Coquet

Le premier roman de Hadrien Bels se concentre sur un groupe de jeunes ayant vécu dans le quartier marseillais du Panier dans les années 90. Le portrait de la ville est fantastique, l’histoire contée moins intéressante.

Existe-t-il une littérature marseillaise ? De même que l’on parle de littérature française, allemande ou italophone, peut-on parler d’une littérature centrée sur une ville ? Après la Trilogie marseillaise de Jean-Claude Izzo et les pièces de théâtre de Marcel Pagnol, Hadrien Bels fait le pari que oui : la cité phocéenne est un lieu à part, grouillant d’activités, de personnages en quête d’auteurs et de lieux particuliers.

Stress a passé sa jeunesse dans le quartier du Panier, au-dessus du Vieux-Port, dans les années 90. Accompagné de Ichem, Kassim, Djamel, Nordine et Ange, Stress a fait les 400 coups avec ses amis nouvellement arrivés à Marseille. Mais, 20 ans après, Stress ne reconnaît plus son quartier : les populations pauvres ont migré, remplacées par les touristes photographiant les lieux de tournage de Plus belle la vie. Stress se souvient avec nostalgie de son enfance mais, aujourd’hui que sont devenus ses potes ? Avec l’objectif de devenir réalisateur, Stress a le projet de tourner une « comédie musicale raï, rap, variété française, italienne et chant corse […] l’histoire d’un groupe d’amis qui a explosé dans les années 90 avec la réhabilitation du quartier du Panier ».

Si Cinq dans tes yeux est bien un premier roman, c’est qu’il en partage aussi les défauts habituels du genre. Hadrien Bels, comme de nombreux jeunes auteurs, a souhaité mettre trop d’idées dans son premier roman : les personnages principaux sont finalement peu creusés et il est parfois difficile de les distinguer, noyés dans un nombre incalculable de personnages secondaires. De même, la démarcation entre le présent et le passé aurait gagné à être appuyée.

Mais Cinq dans tes yeuxCette expression pour te protéger du mauvais œil de l’autre et même de celui que tu pouvais te jeter à toi-même ») possède une énergie folle. Si le lecteur se perd parfois, le rythme de la langue pousse constamment à poursuivre sa lecture. Les amoureux de Marseille seront ravis par la description de la ville et par toutes les questions soulevées au cours du roman. Grâce à une précision géographique bienvenue, Hadrien Bels a des bons mots sur chaque quartier : « Il tenait un cycles cours Lieutaud, le boulevard où l’on répare des scooters et où l’on vend des godemichés » ou encore « Le cours Julien, c’est un artiste raté qui s’invente une vie ». Cinq dans tes yeux pose aussi la question de la gentrification et de la cohabitation entre des populations immigrées et des bobos, appelés ici « Venants », notamment avec l’exemple du réaménagement de la place Jean Jaurès. Les confrontations entre Stress et ses relations bobos du Festival international de cinéma de Marseille sont réellement drôles. Un roman pour les connaisseurs de Marseille, pour ceux constamment émerveillés par cette ville tentaculaire, parfois attendrissante, parfois repoussante.

« T’es allé au Panier dernièrement ? Tout a changé. De leur jeunesse, il ne reste plus rien. Maintenant quand on me parle de la gentrification de la Plaine, honnêtement ça me fait sourire. Prends une photo de classe dans une école maternelle du Panier d’aujourd’hui et une photo de la même école il y a trente ans et tu verras ! Pratiquement plus aucun Arabe ou Noir. C’est comme si on avait effacé un écosystème, tranquille, en silence. »

Cinq dans tes yeux, Hadrien Bels, L’Iconoclaste, 304 pages, 18 €

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Julien Coquet

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