Fictions

« Cette chose étrange en moi » d’Orhan Pamuk : Istanbul, mon amour

« Cette chose étrange en moi » d’Orhan Pamuk : Istanbul, mon amour

19 août 2017 | PAR Julien Coquet

Le dernier (gros) roman de l’écrivain turc se présente comme une fresque familiale avec, en toile de fond, la transformation d’Istanbul.

[rating=4]

« Je fus parfois troublé de soucis de prudence,
Et, plus que tout, d’un sentiment d’étrangeté,
L’impression que je n’étais pas pour cette heure,
Ni pour ce lieu ».
William Wordsworth, Prélude

Il en faudra, du courage, à celui qui se lance dans le dernier roman du prix Nobel de littérature 2005 (Neige, Mon nom est rouge, Le Musée de l’innocence…) . Sur plus de 600 pages, Orhan Pamuk décrit la vie et le destin de Mevlut Karata? ou plutôt, comme le sous-titre de Cette chose étrange en moi l’indique : « La vie, les aventures, les rêves du marchand de boza Mevlut Karata? et l’histoire de ses amis et tableau de la vie à Istanbul entre 1969 et 2012, vue par les yeux de nombreux personnages ».

Pourtant, la prise de risque d’ouvrir un si gros « pavé » est récompensée car l’histoire que nous conte Pamuk est profondément humaniste et centrée sur les doutes de Mevlut et avant tout sur son bonheur : la joie qu’il a à vivre avec sa femme, le plaisir qu’il a à retrouver ses filles après une journée de travail, la satisfaction de crier « boo-zaa » dans les rues afin de vendre la « boisson asiatique traditionnelle obtenue à partir de millet fermenté, d’une consistance épaisse, de couleur jaunâtre, agréablement parfumée et légèrement alcoolisée ». Le livre démarre cependant par un épisode important et fondateur de la vie de Mevlut puisque celui-ci, tombé amoureux de Samiha rencontrée à un mariage, l’enlève avec l’aide de son cousin entremetteur. Mais, sous la lumière du clair de lune, alors qu’ils s’apprêtent à partir pour de bon, notre héros se rend compte qu’il s’enfuit avec la sœur de Samiha. Le mystère du roman est de cacher les raisons pour lesquelles Mevlut se résigner à accepter Rayiha sans que l’angoisse ne le travaille.

De là, Pamuk construit une véritable fresque familiale : des rivalités entre les frères aux mariages en passant par la naissance des enfants et des petits-enfants, c’est une véritable institution que l’on apprend à connaître. La femme de Mevlut, ses filles, ses beaux-frères, son beau-père et bien d’autres personnes prennent la parole pour dresser le portrait en creux du marchand de boza. Mais le roman est aussi une profonde réflexion sur la transformation d’Istanbul en une quarantaine d’années. D’une ville de taille moyenne au début du roman, on passe à une mégalopole transformée par l’exode rurale, la démolition des bidonvilles, la construction des autoroutes, l’expansion de la ville… Au fil des pages, on perçoit aussi l’élan de modernité insufflé par Atatürk et le poids des traditions inhérent à la société turque où conservateurs, kurdes, alévistes, nationalistes, communistes cohabitent. Sans être pour autant démonstratif et lourd, Cette chose étrange en moi est une belle réflexion sur la famille, sur la détermination à être heureux et sur la difficulté à faire des choix.

Cette chose étrange en moi, Orhan Pamuk, Editions Gallimard, Collection Du monde entier, 688 pages, 25 euros

Date de parution : 31 août 2017

A noter : Gallimard publie simultanément une version illustrée de Istanbul du même auteur, publié pour la première fois en France en 2007, avec 200 photographies illustrant l’histoire de la ville et de la famille d’Orhan Pamuk tout au long du XXème siècle. Dans cette œuvre foisonnante, magistralement composée et richement illustrée, Orhan Pamuk nous propose de remonter avec lui le temps de son éducation sentimentale et, in fine, de lire le roman de la naissance d’un écrivain.

Gagnez 10×1 affiche signée du festival Les Nuits des Arènes
[Live Report] Yulianna Avdeeva enchante à nouveau la Roque d’Anthéron
Julien Coquet

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *