Essais
Un aperçu de l’histoire du bijou français

Un aperçu de l’histoire du bijou français

07 août 2013 | PAR Franck Jacquet

Si les diamants sont éternels, le goût français des bijoux serait lui à comprendre dans sa longue durée, avec ses évolutions mais aussi ses constantes qui refléteraient quelque chose du peuple de France. C’est un peu l’accroche du livre Le goût des bijoux du Moyen Age aux Arts déco, beau livre proposé par Perrin, richement illustré et dont les textes sont écrits par l’historienne Lydwine Scordia. Si la facture générale est très appréciable, le propos reste malgré l’intérêt de cette accroche, peu étayé.

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Visuel Le goût des bijouxUne « cueillette » dans l’histoire des bijoux
L’ouvrage sorti en mai dernier et publié chez Perrin donne la voix à l’historienne L. Scordia, spécialiste d’histoire fiscale au Moyen Age. Elle affirme d’emblée vouloir donner à voir l’histoire des bijoux en France par une « cueillette », préférant glaner des exemples représentatifs plutôt que de tendre à une exhaustivité difficile à atteindre sur une telle période de temps. Le propos est chronologique, débute avec le début du Moyen Age bien que l’antiquité comme l’ère néolithique elles-mêmes soient évoquées… Ce serait donc à la fin du Ve siècle qu’on pourrait commencer cette histoire des bijoux français. Les grands moments sont évidemment la période gothique, la Renaissance, le Grand Siècle et le XIXe siècle et leurs nouvelles techniques, même si certaines sont liées au siècle précédent, notamment le strass. La galvanoplastie est d’ailleurs oubliée du propos. Le découpage est classique. Le propos mêle textes très simples et délibérément peu référencés ainsi qu’images de très belle qualité. Le choix est appréciable : les « classiques » de chaque époque (Dame à la Licorne du Moyen Age, représentations de François Ier ou de la Médicis, les diamants de la Couronne dont le Régent ou encore les pièces de Lalique) sont rapprochés de cas moins connus. Le bijou est considéré comme un objet ornemental et aux fonctions multiples, d’où le choix d’intégrer au propos les retables et châsses ou autres objets religieux. Chaque chapitre débute avec une remise en contexte, certes utile dans un beau livre, mais qu’on trouvera souvent très générale (trop) et qui n’éclaire pas toujours le contexte précis des œuvres décrites par la suite. Au fil des pages, on suit donc cette « cueillette » essentiellement centrée sur Paris malgré quelques détours par les villes de province (avec l’oubli notable des commandes des bourgeoisies commerciales des grandes villes modernes). Celle-ci s’achève avec l’Entre-deux-guerres.

Le bijou comme représentant des techniques de son temps
Le premier défaut majeur du livre se situe sur les aspects techniques. Alors que les descriptions des bagues, fibules, broches et couronnes s’enchaînent, quelques insertions évoquent la fabrication et les données techniques. Mais le propos reste très général et on n’apprend pas beaucoup au-delà de quelques noms glissés : les grandes figures de l’histoire de la joaillerie et de la bijouterie, Cellini à la Renaissance, les maisons liées à l’Art nouveau ou encore les quelques grands maîtres parfois anoblis par les monarques d’Ancien Régime, les Dujardin… Certains ont été autant des aventuriers participant à l’acheminement des précieuses pierres ou des perles que des joaillers. D’autres étaient de pur créateurs, alors que dès le début du XXe siècle la catégorie « designer » semble aspirer la profession. Détail notable mais rappelé à plusieurs reprises, l’importance de la concentration géographique des ateliers de fabrique à Paris (avec les oublis de quelques centres majeurs de production dans les cours princières de Bourgogne, des Flandres…) dans le quartier Saint-Martin puis du Pont-au-Change et du Pont-Neuf. Lydwine Scordia nous rappelle ainsi combien Paris fut une ville majeure dans la fabrication du bijou avant que, sur les pierres précieuses et le diamant précisément, De Beers et Londres lui volent la place (ainsi que celle d’Anvers). La capitale française concentre ainsi entre un quart et un tiers des ateliers de transformation en Europe entre le Bas Moyen Age et le XVIIIe siècle ! Cependant, les aspects techniques de production sont évoqués plus que décrits et expliqués. Un lexique salutaire vient partiellement compenser. Le goût du bijou est donc celui de l’époque, il reflète les commandes aristocratiques, religieuses. Rares sont les traces de bijoux populaires conservés. Les amulettes, à forte charge religieuse et symbolique, faisaient office de bijou pour l’ordinaire. Là encore, un développement plus important sur les fonctions sociales, anthropologiques de ces ornements aurait pu densifier le propos. G. Vigarello, S. Lambert ou bien des anthropologues du politique ont travaillé sur ces questions. On ne déniera cependant pas l’apport d’aspects précis à certains détours de pages. On déplore simplement que ce ne soient que des incises que l’auteur aurait pu développer pour apporter à la compréhension de l’objet bijou dans son temps.

Les bijoux, un « goût français » ?
Il n’en reste pas moins qu’il est très difficile de suivre l’auteur sur la possibilité de l’existence d’un « goût français » du bijou sur plus d’un millénaire. Au-delà des transmissions de techniques, des héritages des motifs qui reviennent, sont masqués puis réapparaissent, on ne comprend pas réellement, malgré le dernier chapitre cherchant à développer ce point, ce qui distingue l’art français du bijou de celui des autres nations européennes. Cette cheville ouvrière pourtant donnée comme première dans le propos et justifiant « l’ampleur » de la cueillette, aurait pu être elle aussi rendue logique et est parfaitement justifiable : l’art Nouveau comme les torsades de la fin du XIXe siècle laissent souvent une place aux références au rocaille, style emblématique du règne de Louis XV. De même, les études ont montré que l’abeille comme les coloris de la période napoléonienne sont aussi à comprendre comme des rappels de l’Antiquité tardive et des premières « dynasties nationales » que sont Mérovingiens et Carolingiens. Les regalia, objets et insignes royaux, très présents au début de l’ouvrage, sont eux-mêmes des supports identitaires au fil du temps. L’histoire culturelle du XVIIe et du XVIIIe siècle a enfin beaucoup produit ces dernières années sur ces références – révérences au temps long comme éléments constitutifs des identités nationales, de goûts nationaux. Quelques détours de propos sur la perpétuation des gestes semblent d’ailleurs faire écho à cette idée…

Le goût des bijoux est donc un beau livre sur l’histoire des bijoux en France sur plus d’un millénaire. L’inconvénient est que la cueillette annoncée s’accommode mal de la recherche d’une logique identitaire même lâche sur un temps si long. Se juxtaposent ainsi d’une part de belles reproductions et photographies, accompagnées de leurs descriptions et d’autre part une histoire de France. Les deux ne se nourrissent jamais vraiment. Entre rappel sur la technique et lien à l’histoire de France, l’auteur n’a jamais choisi.

Lydwine Scordia, « Le goût des bijoux. Du Moyen-Age aux années Art Déco », Perrin, 234 p., 35 euros. Sortie : mai 2013.

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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