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« Les secrets de mon père » : Rencontre avec Michel Kichka

« Les secrets de mon père » : Rencontre avec Michel Kichka

21 septembre 2022 | PAR Rachel Rudloff

A l’occasion de la sortie du film Les Secrets de mon père, adapté du roman graphique Deuxième génération, Ce que je n’ai pas dit à mon père, Toute La Culture a rencontré l’auteur Michel Kichka, aujourd’hui caricaturiste et dessinateur en Israël. Il est revenu avec nous sur le processus d’adaptation de cette fiction autobiographique ou la grande Histoire (la Shoah) se mêle à la petite histoire et aux secrets de famille. Porté à l’écran par Véra Belmont, on découvre via les yeux d’enfant de Michel Kichka le poids des non-dits de l’histoire de son père, mais aussi de la complexité des relations familiales dans la reconstruction. Un film puissant et nécessaire, en salles le 21 septembre. 

Comment s’est faite votre rencontre avec la réalisatrice Véra Belmont ?

J’ai rencontré Véra parce qu’elle avait lu la BD et elle désirait acquérir les droits pour l’adapter en dessin animé. Elle voulait qu’on se rencontre, donc je suis venu à Paris pour faire sa connaissance et qu’elle m’explique les raisons pour lesquelles elle voulait faire ce travail. Elle m’a raconté qu’elle avait été une enfant cachée pendant la guerre, que ses parents étaient des résistants juifs communistes. Elle a toujours voulu faire un film là-dessus, mais elle pensait qu’un film avec des acteurs était moins bien que d’essayer de le faire comme je l’avais fait en dessins. Elle trouvait que le décalage dans le langage dessiné entre la réalité et l’image servait le sujet, le rendait accessible à tout public. Elle tenait à faire cette adaptation pour un public jeune. Je suis tombé sous le charme de cette femme. J’ai été très impressionné par sa filmographie et par sa détermination. A l’époque, elle avait 80 ans. Je me suis senti en confiance et elle m’a dit : « on ne fait rien tant que tu n’as pas donné ton accord sur le scénario que l’on va écrire, parce qu’on veut que cela te plaise, et que tu comprennes pourquoi un livre ne peut pas être copié collé sur un écran ».

Comment s’est passé le travail d’adaptation, à quel point avez-vous été impliqué ? 

Elle m’a expliqué que j’allais retrouver beaucoup de mon livre à l’écran mais qu’il y avait aussi des choses qui allaient changer, parce que le langage du cinéma, ce n’est pas le langage de la bande dessinée. Ils sont parents mais assez éloignés, ce sont deux arts différents. Elle m’a soumis un scénario. On s’est rencontrés, j’avais des questions, des remarques, des suggestions, elle m’a écouté avec beaucoup d’attention, et elle a effectué tous les changements que j’ai demandés. Et finalement, j’ai trouvé que c’était très intelligemment adapté. J’ai fait mon livre en ayant en tête un lectorat adulte. C’est ma voix d’adulte qui raconte à des gens de ma génération comment est-ce qu’on a pu vivre et se développer plus ou moins normalement dans une famille qui avait tellement souffert pendant la guerre. Une famille aux pièces manquantes, puisque mon père a été le seul survivant de la famille. Mais elle, son film, elle a voulu le faire pour que ce soit montrable à des enfants et à des jeunes, donc on ne pouvait pas dire tout ce que je disais dans le livre. Et tous les changements qu’elle a fait ont permis que l’histoire que les enfants allaient voir à l’écran soit compréhensible. Ils n’ont pas les mêmes repères historiques que moi, pas le même âge que moi. J’ai compris  que pour adapter une œuvre, il faut que la personne qui l’adapte se l’approprie. Il fallait que je sois d’accord avec le fait qu’elle la transforme en cette belle histoire qui n’était pas la sienne mais qui n’était plus tout à fait la mienne. 

Ce qui a été simple, c’est que j’aime beaucoup l’animation française. Je trouve qu’elle a plus de caractère que l’américaine et la japonaise, qui sont hyper high-tech mais qui finalement manquent d’âme – pour moi. Donc j’étais content que ça se fasse en France. Ils m’ont montré comment ils ont développé mes personnages pour recréer le Michel de l’écran, parce que je me suis dessiné seul tel que je me ressentais, mais l’animation a été faite par 80 animateurs qui devaient avoir une charte bien claire. J’ai trouvé que c’était beau, touchant, c’était une aventure pour moi de voir cette métamorphose et j’ai trouvé ça génial. De temps à autre, ils m’envoyaient des images : « voilà comment on a dessiné ta chambre, la synagogue, qu’est-ce que tu en penses ? ». Je trouvais qu’ils avaient fait un tel travail de recherche, tellement riche et tellement beau à l’écran, j’ai tout aimé. Je n’ai pas voulu les bloquer dans quoi que ce soit. Quand j’ai vu le film à Cannes, pour la première fois, j’ai bien vu que ça touchait et que ça fonctionnait. Il y avait 200 lycéens avec moi dans la salle, j’ai bien senti leurs réactions. Leur rire quand il y avait des moments d’humour, et d’un autre côté ça marche très bien, l’histoire est racontée de manière très claire et linéaire à l’écran, beaucoup plus que dans mon livre, où il y a beaucoup d’aller-retours. 

C’était aussi la continuité de votre travail que cette histoire puisse être entendue et adressée à des enfants, alors que vous avez souffert de ce silence, de cette absence de transmission autour de l’histoire de de votre père pendant votre enfance? 

Je pense que c’est ce qui touche les jeunes dans le film. Il y a la Shoah, c’est vrai, mais c’est d’abord l’histoire d’une famille qui n’arrive pas à communiquer. Il y a un questionnement, une curiosité de la part de mon frère et moi. Enfant, je voulais savoir, mais mon père ne pouvait pas le raconter. Et quand mon père a commencé à raconter, ce n’est pas à nous qu’il l’a fait. C’est à des autres. Il a commencé à devenir un témoin qui intervenait dans les écoles. Sa parole s’est libérée en dehors de nous, et ça m’a frustré d’être le dernier à être au courant. Finalement, dans le film, les enfants le comprennent très bien, la tension est créée entre mon père et moi mais se résout à la fin. Ça s’est passé comme ça dans la vraie vie. Quand mon père a lu mon livre, c’est comme si j’avais soigné cette plaie ouverte. Le livre a été la cicatrice de cette plaie béante, de cette histoire qui a été traumatisante et douloureuse pendant un trop grand nombre d’années. C’est là toute l’importance de la parole, de la transmission. Et mon père a vu dans le livre la prolongation de son travail à lui. Il a pu raconter ce qu’il a vécu et j’ai pu raconter ce que j’avais vécu. Donc nos récits se complètent finalement. Et il y a autre chose qui se passe avec ce film : c’est en train de devenir un outil pédagogique. C’est plus que ce que je pouvais imaginer. 

Quelle résonance est-ce que ça peut avoir, que votre livre soit adapté dans le contexte actuel, à l’heure où par exemple Maus de Art Spiegelman a été interdit dans un district scolaire aux États-Unis ? Qu’il puisse devenir un outil pédagogique ? 

On est à un moment dans l’Histoire où il va bientôt ne plus rester de survivants vivants, qui étaient les possesseurs de la parole et du témoignage vécu. Une fois que le dernier d’entre eux sera éteint, dans 5 ans par exemple, alors il y aura une responsabilité sur les 2e, 3e générations. Comment peut-on continuer ? Je ne peux pas témoigner de ce que mon père a vécu, puisque je n’y étais pas. je peux témoigner indirectement de l’histoire de mon père à travers mon histoire. Je pense que c’est très très important que les générations suivantes puissent s’approprier cette mémoire et puissent la transposer, peut-être avec un peu plus de liberté créative que leurs propres parents, pour lesquels c’était le témoignage frontal qui était important. Pour nous c’est déjà différent. Tant qu’il y aura des films, des livres, qu’il y aura des œuvres, alors la mémoire ne devrait pas s’éteindre. Et quand on n’est pas en train de marteler des chiffres et des statistiques comme c’est parfois fait, mais qu’on fait un travail comme l’a fait Véra, comme je l’ai fait dans mon livre, cela fait découvrir aux enfants l’Histoire d’une manière différente et cela peut les pousser à en savoir plus. C’est la première chose qui est très importante. 

La deuxième chose, c’est que le temps de la création est venu. Pour Primo Levi, Semprun, des hommes qui ont vécu la Shoah, leurs œuvres ne sont pas des œuvres de fiction. Mais quand on voit un film comme La Vie Est Belle de Benigni, qui n’est pas un film sur la Shoah mais sur le fascisme en Italie, il a pris énormément de liberté. Il y a beaucoup d’humour, de décalage et finalement, voir ce film-là, ce n’est pas comme voir Nuit et Brouillard ou un autre documentaire. Mais c’est très important que puissent exister en parallèle des chefs-d’œuvre comme Maus, des films plus légers comme le mien, et d’autres choses aussi, qu’on trouve d’autres moyens de transmettre cette même histoire aux générations à venir. En général on espère tous que les œuvres vont rester et ne pas disparaître. Je ne pensais pas faire une œuvre pédagogique en faisant mon livre, mais Véra l’a voulu en l’adaptant et c’est très bien, parce qu’on a chacun une manière différente d’approcher la même histoire et de l’adapter à des publics légèrement différents . 

Pour revenir sur l’humour justement, qui comme vous l’avez dit était très présent dans le livre comme dans le film : vous en servez-vous comme moyen pour raconter cette histoire, mais aussi pour ré-humaniser votre père ? 

Quand j’ai commencé à prendre des notes pour le livre et que j’ai exploré mes souvenirs, quand je regardais mon père, comment je le titillais, je me souvenais de plein de scènes qui étaient très marrantes. Et je me demandais pourquoi je laisserai ce qui est marrant en dehors du livre ? Pourquoi ce serait nécessairement une histoire tragique ? Pourquoi ne pas essayer de mélanger l’humour et la tragédie ? Et j’ai essayé de faire ça dès les premières pages, en me demandant si ça marcherait. Parce que dans Maus par exemple, il n’y a pas d’humour. Et en le faisant, je sentais intuitivement que c’était juste. Et quand j’ai présenté le livre à Dargaud, que mon éditrice a lu premières pages, elle a beaucoup aimé deux choses : l’humour et l’universalité du message. Parce que finalement ça parle d’une histoire de famille, et dans toutes les familles il y a des non-dits, des secrets, des tragédies. Elle sentait que c’était quelque chose qui pouvait toucher beaucoup de monde. 

Et mon père avait beaucoup d’humour. Il était champion des jeux de mots, pas toujours de très bon goût, mais on se renvoyait souvent la balle. On faisait souvent des combats de jeux de mots pour savoir qui allait avoir le meilleur, c’est-à-dire le pire en réalité (rires). Mon livre se termine sur une soirée où on se raconte des blagues sur la Shoah. Entre nous c’est possible, et j’ai beaucoup aimé mettre ça dans mon livre, j’étais content que les gens, après avoir lu toute l’histoire, finissent en riant. Parce que je suis aussi dessinateur de presse, caricaturiste, j’utilise l’humour dans mon travail et je pense que c’est un bon moyen pour que les gens vous écoutent. Quand vous martelez trop, vous finissez par barber les gens. Et pour moi, l’humour est le premier moyen de créer , je ne peux pas créer autrement. Donc ça ne pouvait pas ne pas être dans Deuxième génération. Ce livre alterne entre moments tristes et moments gais, et je me rappelle que quand mon fils l’a lu il m’a dit : « il y avait une page où je riais, une où je pleurais », et j’étais tellement heureux d’entendre ça de sa part, parce que j’avais fais un travail de transmission pour mes enfants, que mon père n’avait pas fait pour moi. 

Votre mère de son côté, on la voit dans le film très présente, mais en même temps absente car privée de parole. Elle ne raconte pas sa propre histoire ? 

Ca a été une interprétation de Véra, c’est vrai. Mais je pense que dans la vraie vie, ma mère a tout fait pour protéger mon père. On le sent dans le film. C’était un couple très uni, qui n’avaient que l’un et l’autre, ils étaient très fusionnels. Et ma mère a vu mon père se transformer, passer du silence à la parole, et d’un coup devenir quelqu’un que tout le monde voulait entendre alors que pendant des années personne ne voulait l’écouter. De son vivant, elle a vécu cette transformation, comment la prise de parole de mon père a été un processus de reconstruction de sa personnalité, puisqu’il n’avait été qu’un numéro qui aurait dû disparaître. Finalement, c’était un survivant transparent aux yeux du monde, il était considéré comme victime de la Shoah et sa prise de parole l’a transformé en héros de la Shoah. 

Et ma mère a eu un rôle secondaire là-dedans, parce qu’elle a eu une Shoah très différente. Toute sa famille s’est réfugiée en Suisse, donc aux yeux de mon père, elle n’a pas souffert, donc elle n’avait rien à raconter de particulier. Alors que lui avait souffert mais ne pouvait pas nous raconter son histoire. Donc il l’a racontée à d’autres. En fait il y avait plein de paradoxes très intéressants, mais dans la réalité des survivants ça s’est beaucoup passé comme ça. 

 

Visuel : affiche officielle du film.

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Rachel Rudloff

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