Essais
« Mythe et Epopée I. II. III. » de Georges Dumézil : Prêtre, guerrier et agriculteur-éleveur

« Mythe et Epopée I. II. III. » de Georges Dumézil : Prêtre, guerrier et agriculteur-éleveur

15 mars 2021 | PAR Julien Coquet

La réédition du Quarto Gallimard consacré aux trois Mythe et Epopée de Georges Dumézil nous a donné l’occasion de nous replonger dans l’œuvre de ce maître de la mythologie comparée et dans son système trifonctionnel.

Dans l’émission Les Chemins de la philosophie du vendredi 12 mars 2021 diffusée sur France Culture, la rabbin Delphine Horvilleur était questionnée par l’animatrice Adèle Van Reeth : qu’est-ce qui fait de nous des humains ? Selon Rabelais, le propre de l’homme, c’est bien entendu le rire. Pourtant, des animaux seraient capables de rire. De même, nous ne sommes pas seuls à organiser des rites funéraires, il existe des cimetières d’éléphants. Alors, selon Delphine Horvilleur, qui rejoint là de nombreux autres penseurs, le propre de l’homme serait de raconter des histoires. Georges Dumézil, à travers son travail, n’a rien fait d’autre que d’éclairer les mécanismes qui régentent ces histoires, et de lever le voile sur une part des agencements de l’esprit humain.

Dans cette réédition du Quarto Gallimard consacré à la réunions des trois tomes de Mythe et Epopée, Joël H. Grisward, en avant-propos, met en avant la modestie d’un homme qui se considérait comme un simple passeur. Dumézil, Académicien, n’aurait été qu’un maillon d’une chaîne, celle de la connaissance et de l’étude comparée des religions et des récits profanes des peuples indo-européens. Souhaitant s’effacer pour ne laisser qu’un nom et un théorème, comme Thalès, Dumézil a pourtant révolutionné l’approche de la mythologie comparée.

Paru en 1968, le premier tome de Mythe et Epopée, L’Idéologie des trois fonctions dans les épopées de peuples indo-européens, « s’apparente à une espèce de guide » (Grisward). « Le printemps de 1938 avait vu éclore le système des trois fonctions : les cavaliers-migrateurs qui, vers la fin du IIIème millénaire avant Jésus-Christ, peut-être d’une région située quelque part dans le sud de la Russie, envahirent, submergèrent par vagues centrifuges et successives la majeure partie du continent européen et poussèrent à travers l’Iran jusqu’aux confins de l’Inde, ces conquérants qui parlaient approximativement la même langue et auxquels, par commodité et convention, on a attribué le nom tout symbolique d’Indo-Européens, partageaient une vision du monde tripartite où s’articulent selon un ordre hiérarchique la souveraineté magique et juridique (la première fonction), la force physique et principalement guerrière (la deuxième fonction), la richesse tranquille et féconde (la troisième fonction). » Cette division tripartite met non seulement de l’ordre dans l’ensemble de l’univers, mais façonne et charpente également les mythes et épopées qui vont nourrir les hommes. Héros et scénarios peuvent être prêtres, guerriers ou éleveurs-agriculteurs.

Le travail de Dumézil consiste alors à relire l’histoire antique. Alors que des faits nous semblaient concrets et s’étaler dans une chronologie arrêtée, Dumézil pointe les structures conceptuelles précitées. Derrière un fait historique se cache souvent un morceau de mythologie indo-européenne. S’intéressant particulièrement à l’histoire romaine des origines dans le Mythe et Epopée III, Dumézil relève des correspondances entre les mythologies indienne, iranienne, irlandaise et romaine. Un rituel convoquant esclave et dames romaines dans le temple de la déesse Aurore, longtemps resté énigmatique, trouve son explication lorsque Dumézil se penche sur la mythologie indienne. Mucius Scaevola, jeune héros des débuts de la République romaine qui aurait mis sa main au feu ? Rien d’autre que le dérivé d’un dieu souverain scandinave…

Pour reprendre les mots de Grisward, ce Quarto est une « invitation à demeurer en éveil, scrutateurs attentifs aux mises en scène de notre propre histoire, mise en garde contre toute adhésion passive au discours historique, contre toute réception impressionniste ». Ces trois livres, à picorer et à feuilleter plus qu’à lire de bout en bout, se révèlent nécessaire pour comprendre l’influence des trois fonctions sur nos mythes, notre littérature et notre histoire profonde.

« Comme il faut bien, à toute recherche, un domicile honorable dans la République des Lettres, j’aurai l’audace de solliciter pour celle-ci une place au prytanée des historiens, et des historiens selon la définition la plus traditionnelle : ceux qui s’efforcent par tous les moyens raisonnables d’établir, de dater, d’expliquer des faits, mais qui, lorsqu’ils se rendent compte qu’ils n’en ont pas les moyens, se refusent à en établir, à en dater, à en expliquer. C’est à ce double titre, positif et négatif, qu’elle me paraît mériter ce bel hébergement : certes, les faits qu’elle détermine relèvent de l’histoire des idées plutôt que de l’histoire des événements ; elle n’en est pas moins de l’histoire, et en outre elle aide à démasquer de faux événements trop facilement reçus. »

Mythe et Epopée I. II. III., Georges Dumézil, Gallimard, Quarto, 1440 pages, 32 euros

« Balance ta haine » Le nouveau roman décapant de Ludovic-Hermann Wanda
Agenda culturel de la semaine du 15 mars
Julien Coquet

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture