Essais
« Les Irremplaçables » : Cynthia Fleury ou l’expérience de l’irremplaçabilité pour préserver la démocratie

« Les Irremplaçables » : Cynthia Fleury ou l’expérience de l’irremplaçabilité pour préserver la démocratie

04 novembre 2015 | PAR La Rédaction

Dans son nouvel essai, Cynthia Fleury poursuit son exploration des dysfonctionnements de la psyché individuelle et collective. Après avoir enquêté sur Les Pathologies de la démocratie et La Fin du courage, elle interroge la notion d’individuation et montre, dans une réflexion tout à la fois savante et accessible, combien souci de soi et souci de la cité sont intimement liés.

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« Tu n’es pas irremplaçable ! » Qui ne s’est jamais vu renvoyer cette phrase à la figure ? Dès l’enfance, puis dans les relations familiales, professionnelles, voire amoureuses, la formule est répétée à outrance. C’est précisément ce cliché que la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury souhaite démanteler dans son dernier essai, Les Irremplaçables, en replaçant le processus d’individuation au centre de l’Etat de droit.

Contrairement aux idées reçues, la dynamique d’individuation ne s’oppose en rien à l’épanouissement de la démocratie. Tel un ruban de Moebius, individuation et démocratie sont inextricablement liées. Mieux, l’irremplaçabilité est le secret que l’Etat serait bien avisé de garder précieusement, en produisant et en entretenant les conditions d’émergence de l’individu, plutôt que, pris dans les filets d’une logique néo-libérale, de le transformer en trésor perdu. Au regard de la fragilité contemporaine du processus de subjectivation dans l’Etat de droit, du retour à une « désingularisation » accrue, on comprend toute l’importance, et l’originalité, de la réflexion déployée par Fleury.

Devenir « irremplaçable », ce n’est pas céder aux tendances qui, actuellement, encouragent, voire sanctifient, un individualisme poussé à l’extrême. Oser l’expérience de l’irremplaçabilité est un acte courageux dont l’enjeu est relationnel : il s’agit de construire avec l’autre une responsabilité, de s’engager activement dans une dynamique de décentrement pour faire lien avec le monde, avec les autres, pour se lier au sens et donc à la réalité. Aussi, précise Fleury, « devenir irremplaçable, c’est d’abord entrelacer les différentes séquences du processus d’individuation jusqu’à former une singularité qui n’est plus sous tutelle ».

Pour accéder à l’individuation, et assumer pleinement le déploiement d’une singularité qui lui est propre, l’individu doit passer au travers de différentes épreuves du feu. Connaître et se connaître soi-même implique un risque, un prix, celui douloureux de prendre conscience du manque, de la stupidité, voire de l’absurdité du sujet, mais qui, grâce à l’imagination et à l’humour peuvent être retournés et sublimés.

Si l’individuation consiste en une série d’épreuves, parmi lesquelles, et la plus importante, l’épreuve du réel, elle requiert un esprit d’aventure. Cette part d’invention n’est pas dénuée, cependant, d’une certaine discipline susceptible d’accueillir et de « rendre possible l’émergence de l’inconnu ». Cynthia Fleury regrette en effet que l’ « on ne voit pas assez la discipline comme un lieu de rencontre ; pourtant », rappelle-t-elle, « elle l’est, elle sert à faire connaissance ». Pour résister au nihilisme ambiant, au risque de désolation qui retourne l’utilitarisme individualiste contre l’individu lui-même, il s’agit donc de ne rien lâcher, de s’éduquer à l’irremplaçabilité.

Son expérience d’enseignante à l’American University of Paris, a convaincu Cynthia Fleury du rôle fondamental que joue l’éducation dans le processus d’individuation. Face aux attaques récurrentes portées à l’encontre du système éducatif, à son progressif démantèlement, Fleury défend avec vigueur et enthousiasme un humanisme engagé et responsable. Les longues citations qui irriguent et nourrissent sa réflexion ainsi que les références aux cas cliniques rencontrés dans l’exercice de son activité de psychanalyste rendent compte de son propre parcours sur le chemin de l’individuation : l’ouverture à l’autre, aux autres, comme condition du geste de la pensée. Si cet essai compte, c’est avant tout parce qu’il rappelle que la subjectivation n’est possible qu’au sein d’un collectif, collectif qui maintient les individus tout à la fois séparés et reliés, tous singuliers mais liés.

Cynthia Fleury, Les irremplaçables, Gallimard, 224 p., 16.90 euros. sortie le 3 septembre 2015.

visuel : porrait de l’auteure sur la couverture du livre

Marianne Fougère.

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