Essais
« Guerre et politique », collection d’approches pluridisciplinaires sur le fait guerrier

« Guerre et politique », collection d’approches pluridisciplinaires sur le fait guerrier

30 décembre 2014 | PAR Franck Jacquet

L’Académie des sciences morales et politiques regorge des plus brillants scientifiques des sciences humaines et sociales (sauf exception). Elle édite donc les réflexions partagées par ceux-ci lors d’un colloque consacré aux rapports entre le phénomène guerrier et le/la politique. L’objectif, faire émerger une « vraie » science de la guerre comprise comme objet de connaissance et non comme moyen de gagner (stratégie…). Si la grande diversité des intervenants impressionne et nourrit la réflexion, les pistes ne semblent qu’ébauchées par cet éclatement logique dans le cadre d’un colloque.
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guerre et politiqueLe projet d’une science de la guerre
Le propos inaugural de Jean Baechler est clair : il faut prendre la science de la guerre comme un moyen de connaissance sur les sociétés et leur évolution dans l’espace et le temps. Pour cela, il convoque tout ce que l’Institut compte d’approches théoriques. La guerre sera approchée par les différentes spécialités des contributeurs : l’histoire, la philosophie, l’anthropologie, les relations internationales… L’histoire domine nettement, même si l’anthropologie est bien représentée.
Les articles composent donc une large palette de vingt articles qui se décline en cinq grandes parties, non chronologiques et qui semblent parfois organisées de manière aléatoire : le concept de guerre ; les types de guerre ; guerre et construction politique ; les régimes politiques et la guerre ; guerres et logiques politiques.

Dépasser Clausewitz ?
Que retenir de ces articles ? Tout d’abord, les grands érudits donnent incontestablement des points de vue les plus renseignés sur leur domaine de prédilection : Contamine sur les armées (ici les châteaux) médiévaux ; Ramel sur la confrontation aux concepts de la théorie des relations internationales ; Yann Le Bohec sur la guerre à l’époque augustéenne et sa place dans cette « restauration »… On ne peut être que séduit par ce prestigieux panel. Pour autant, souvent, il est malaisé, et c’est bien là le problème des journées d’études en général, de généraliser toutes ces petites synthèses de travaux d’une vie qui en restent au stade d’études de cas non reliées entre elles. Des « confrontations » d’approches auraient permis ceci, sans aucun doute pour éviter que chacun « parle à lui-même ».
La distinction conceptuelle et sémantique inaugurale de Jean Baechler (« La guerre comme concept »), fort utile et où la notion de politie est largement mise en avant, n’est ainsi jamais reprise par ses collègues dans leurs démarches, si bien qu’on risque de n’en retirer qu’un pinaillage sur quelques termes techniques. L’étude des guerres sacrées menée par François Lefèvre semble dépasser le cadre de quelques conflits d’ailleurs bien mal renseignés pour pouvoir renseigner plus largement sur le monde grec et surtout le fait guerrier. Ainsi il montre combien l’Amphictionie, le conseil de Delphes devant gérer les biens du sanctuaire consacré à Apollon et in fine réguler les relations entre les cités (le terme de relations internationales est lâché à plusieurs reprises…), est peu à peu dépassé par les rivalités et le souhait de se détruire plutôt que de se dominer. Le parallèle avec la Société des Nations sera vite fait, même si le contexte est bien différent. De même, Jean Guilaine rappelle à toutes fins utiles combien on peut mettre en parallèle naissance du politique et naissance du fait guerrier. De même, les nouveautés ne sont pas le but de Yann Le Bohec dans son approche de la guerre aux temps d’Auguste. En effet, la thèse de la propagande augustéenne est déjà communément admise, et l’exposition « Moi, Auguste » (voir notre critique) y consacrait une large section : Auguste, pour éviter de paraître nouveau Roi, la royauté étant haïe des Romains, cherche à faire passer sa concentration du pouvoir à travers une mise en avant de la volonté de pacification et la restauration des cultes traditionnels (aux ancêtres…). Ici il s’agit donc de mettre en avant le rôle du thème de la paix dans l’édification du système de gouvernement augustéen. Les articles les plus féconds pour l’objectif sont ceux qui partent des connaissances pour gagner l’objet guerre, mais rarement celui-ci apparaît comme premier ou point de départ. Ainsi, Lucien Bély parle au fond plus d’Etats et de système westphalien que de guerre à proprement parler…
Enfin et surtout, le souhait formulé initialement de dépasser ou de se distinguer de Clausewitz apparaît comme un horizon bien difficile à atteindre. Ainsi, une grande majorité d’articles s’y réfère, partiellement ou bien souvent, et pas simplement Frédéric Ramel qui cherche à mettre à jour la notion de guerre dans les relations internationales, rappelant ce que Sassen, Nye ou bien d’autres libéraux ou critiques ont avancé, à savoir la fin de la guerre menée par un acteur unique, l’Etat. Clausewitz réapparaît si souvent qu’il demeure un point de référence.

La collection d’articles trace donc des pistes pour réfléchir, à partir de disciplines et thèmes épars, sur l’objet guerre. Elle donne accès à des synthèses érudites mais l’effort de mettre au centre l’objet guerre doit bien souvent être accompli par le lecteur, même si, bien évidemment, certains auteurs (Baechler, Heuser, Contamine surtout).

Guerre et politique, dir. Jean BAECHLER et Jean-Vincent HOLEINDRE, Hermann, 284 p., sortie en août 2014.
Visuel : couverture du livre

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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