Essais
« Pour en finir avec les dénis de la réalité ? Le Manifeste du nouveau réalisme »

« Pour en finir avec les dénis de la réalité ? Le Manifeste du nouveau réalisme »

30 décembre 2014 | PAR Franck Jacquet

Maurizio Ferraris, professeur d’université à Turin, propose de restaurer le réalisme qu’il considère mis à mal par le XXe siècle. Ce Manifeste est en fait le résultat de l’évolution de sa réflexion sur le long terme. Il souhaite démontrer la nécessité de réinvestir dans des modes opératoires réalistes dans la pensée occidentale. Connu en France pour T’es où ? Ontologie du téléphone mobile, déjà traduit dans les années 2000, il retourne les arguments de ceux qu’il regroupe comme antiréalistes, parfois en radicalisant certains points de vue.
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manifeste-du-nouveau-realisme ferrarisL’attaque du postmodernisme
L’ennemi est désigné sans détour : le postmodernisme, qui serait, in fine, l’idéalisme du XXe siècle, qui nierait les réalités objectives, considérant que tout est du construit social. L’auteur affirme que le début du XXIe siècle invite au retour du réalisme, paradigme qu’effectivement la philosophie met en avant depuis les années 1990, notamment dans le courant anglo-saxon (comme toujours…). Le postmodernisme à travers Foucault, Derrida et bien d’autres est dénoncé comme une attaque de la réalité et en cela ne serait qu’un énième parangon des doctrines éloignant du réel qui dominé au XXe siècle, sinon au XIXe siècle.
La démarche générale de démonstration est aisée à suivre : Ferraris commence par dénoncer ce « mitage du réel » dans la pensée qu’il estime dominante ; ensuite, il analyse les mécanismes de ce processus pour ensuite proposer de reconstruire des limites entre les faits du réel et ceux qui sont construits et enfin généraliser la portée de son point de vue.
Ainsi le complexe postmoderne qui le répugne se traduit par trois traits de pensée qui amenuisent tous la portée du réel : l’ironisation fait prendre du recul par rapport aux assertions des autres ou bien de nous-même ; la désublimation conduit au désir comme libération (l’auteur note qu’in fine ce désir depuis les années 1970 tourne à un désir de pulsions archaïques et archaïsantes) ; enfin la désobjectivation selon laquelle tout ne serait que perceptions du réel. Mécaniquement (un peu trop ?), le résultat est l’instrumentalisation de l’être-savoir qui devait libérer. La construction du progrès tel que développé depuis le scientisme et professé par les rationalismes modernes et contemporains devient un moyen d’asservissement, par un formidable retournement de l’histoire de la pensée. Bien évidemment, en cette année de commémoration du début la Grande Guerre, on ne peut oublier que dès la fin du XIXe siècle et face à la commotion du conflit, les esprits les plus brillants s’interrogeaient déjà sur la portée totalisante et annihilant de cet « écosystème du progrès »… Ferraris en portant la critique sur le rôle des postmodernes, particulièrement de la French Theory, l’actualise, bien qu’en réduisant quelque peu sa portée.
Pour nettoyer la pensée de ces excès, il convient donc de revenir sur plusieurs bases et pour cela il revient sur la philosophie comme démarche de connaissance et appréhension du réel selon les bases posées par Kant et Descartes : face au « constructionnisme » qui consiste à rabaisser toute science parce qu’elle confond ce qu’il y a avec ce que nous savons, parce qu’elle ne procéderait que par des paradigmes eux-mêmes construits socialement et historiquement (lisons à ce titre Thomas Kuhn), il faut rétablir les distinctions et reconstruire les champs pour penser (l’amendable et l’inamendable, l’interne et l’externe, la science et l’expérience, les premiers relevant de l’épistémologie et du construit, les seconds de l’ontologie, donc de ce qui ne l’est pas). Ce n’est qu’à partir de ces distinctions qu’on pourra reconstruire. Le plus difficile reste sans doute de déconstruire l’idée que tout est construit dans le domaine de la connaissance. Pour cela, l’auteur propose de classer les objets en trois catégories : les objets naturels (existant indépendamment du sujet pensant, ils existent dans le temps et l’espace), les objets sociaux (dépendant des sujets et du temps comme de l’espace), les objets idéaux (ne dépendent de rien de tout cela). Il y a donc bien une part du monde qui existe indépendamment du savoir qu’on développe sur lui.
Ainsi, « l’intuition réaliste et l’intuition constructionniste ont donc une égale légitimité dans leurs secteurs respectifs d’application » (p. 89). Ici, la confrontation avec Rorty est logique, inévitable. La démarche a le mérite d’être claire, progressive, synthétisant des travaux de plusieurs années.

Le réalisme… par le pragmatisme ?
Au-delà de la démonstration, le terme de Manifeste n’est pas une coquetterie ; l’auteur est clair : « je suis convaincu que la philosophie peut donner des réponses et que cela est d’autant plus simple quand on laisse de côté le refrain philosophie du siècle passé : la supériorité de la question sur la réponse, le fait que la philosophie (…) serait une doctrine dont la mission consisterait à affirmer que le monde vrai n’existe pas » (p. 63). Point d’illusion et de rêve de caverne pour Ferraris : l’homme ne doit s’y contenter d’y être emprisonné, et donc il faut rétablir l’être-savoir perverti par les postmodernes.
La réintégration du paradigme réalisme est surtout servie par un argumentaire direct et engagé, tout autant que pédagogique, ce qui soulage quand on peut comparer avec le propos de certains philosophes français d’aujourd’hui aux écrits proprement impénétrables. Il est engagé car très clairement, l’auteur use depuis ses titres jusqu’à ses exemples des cas politiques de la scène contemporaine. Il remet en perspective sa pensée par rapport aux affrontements droite-gauche, ce qui peut étonner en France, ce qui l’est moins sur une scène italienne encore plus à vif de ce point de vue. Certes, il peut tantôt se laisser aller à quelques simplifications… Ferraris sait s’amender (sur Foucault en fin d’ouvrage, lorsqu’il évoque ses derniers cours, « Le courage de la vérité »). Ce n’est pas bien grave, l’élan n’invalidant pas la démonstration générale. Le pédagogique est là aussi par des exemples très concrets (expérience du chausson…), conférant une réelle force de persuasion au propos.
Enfin, le texte aborde aussi des questions fort débattues aujourd’hui dans le champ philosophique (et dans les sciences sociales et humaines plus généralement) : ainsi la question de l’intentionnalité collective et de la complexité des jeux d’acteurs est prise en compte dans l’argumentation et donne matière à réfléchir en matière d’épistémologie.

La synthèse à charge contre les postmodernes peut paraître un peu radicale, mais elle met à portée de nombreux arguments pour déconstruire le fait que tout soit construit, ce qui est on ne peut plus dans l’air du temps, surtout chez ceux qui s’attachent à déstabiliser ce qu’on nomme la « pensée dominante ». Si dans le contexte italien le souhait de porter le Manifeste sur le théâtre politique peut servir à son camp, on ne peut s’empêcher d’imaginer que, transposé dans le débat politique français, les polémistes de droite si à la mode aimeraient le citer à foison… Si le postmodernisme n’est mordu la queue en devenant effectivement quelque peu nihiliste, alors le nouveau réalisme risquerait donc tout autant !

Maurizio FERRARIS, Manifeste du nouveau réalisme, Hermann, 20 P., sortie en septembre 2014
Visuel : couverture

« Guerre et politique », collection d’approches pluridisciplinaires sur le fait guerrier
« Cagaster » tome 2 : E-01
Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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