Théâtre

Déjà la nuit tombait, Jeanneteau dans le corps d’Achille à Manifeste

Déjà la nuit tombait, Jeanneteau dans le corps d’Achille à Manifeste

20 juin 2018 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Jusqu’au 30 juin le festival Manifeste, provoque les rencontres entre le son et les corps. Au T2G, Daniel Jeanneteau s’empare d’un fragment de l’Illiade, ce moment où Achille tue Hector, le fils de Priam. Mythique, magique.

La pièce s’inscrit dans un autre cadre nommé « In vivo théâtre », entendez, un théâtre immersif, à 360 degrés. Nous entrons dans la belle salle du Théâtre de Gennevilliers vidée de ses gradins bas. L’espace est sombre, coupé en deux. La « scène » est plongée dans la lumière jaune et archaïque d’Yves Godin qui floute le corps de Thibault Lac, pour l’instant recroquevillé tout au fond. Très vite, la voix de Laurent Poitrenaux, reconnaissable entre mille nous enveloppe.
Manifeste est une programmation de l’Ircam, cette institution reliée au Centre Pompidou où le son est étudié. Le procédé sonore est raconté par les musiciens Chia Hui Chen et Stanislav Makovsky « Ce spectacle fait coexister deux espaces inhomogènes-comme deux plateaux-: l’un est plutôt carré et est équipé du système de diffusion sonore en 3D Ambisonics tandis que l’autre est haut de 20 mètres ».
Nous voici projétés à Troie, sans autre décor que le son enrobant, la lumière graphique et le timbre du comédien qui récite lentement « [Il] s’approcha de lui Et lui planta son javelot dans le bas de la nuque. Le bronze sorti de ses dents en lui tranchant la langue, Et l’homme chut, serrant le bronze froid entre des dents. » ( L’Iliade, Chant, V, 72).
Alors la danse intervient, il se rapproche, lui, que l’on a vu danser chez Jérôme Bel notamment, à la gueule et au corps de gladiateur. Il y a ici le casting parfait. Les réincarnations non émotionnelles et non fictionnelles d’Achille (Thibault Lac), d’Hector (Thomas Cabel), de Priam (Axel Bogousslavsky) et d’Homère (Laurent Poitrenaux) dont les noms ne sont jamais cités.
Au décor, la réalisation informatique d’Augustin Muller. Le public est debout, encerclé par la force et la pression de la proposition. La violence est à portée de main au fur et à mesure que la lumière nous accompagne à y voir plus clair.
Le combat est d’abord seul, le dos se courbe, convoquant toutes les représentations que chacun a d’Achille, homme au talon blessé, condamné à mourir jeune. Puis, au coeur de la nuit, quand le campement dort, la mise à mort se fait, le bras coupe la gorge, les contraintes se parent d’une force d’autant plus radicale que désormais, la voix s’est tue. Seul le meurtre reste.
Jeanneteau convoque ses pères ici, notamment Régy avec qui il a travaillé pendant quinze ans, pour imposer des images aux allures irréelles tant elles semblent sortir d’un cauchemar. Il y a des ombres et des nuages qui s’élèvent, les fantômes rodent ici, dans cette pièce où chaque geste est pesé. On pense à Castellucci qui a souvent travaillé le corps des vieillards. Dans Jules César, il y a plus de vingt ans, il avait imposé l’idée que laver un corps sur un plateau portait un impact direct vers des références religieuses et culturelles extrêmement intégrées.
Nous sommes donc happés et, de façon très consentante, manipulés par les interprètes qui nous imposent quoi voir. Les images passent comme dans un rêve. A-t-on vraiment vu hier, sur la terre aride, passer Priam, à jeun avec son âne, portant le deuil de son fils ?
C’est indéniable, il y a de la magie dans Déjà la nuit tombait.

A voir absolument au T2G, jusqu’au 23 juin. Mercredi et jeudi à 20h, vendredi à 19h, samedi à 18h. ( Durée 1H)

Visuel : © Mammar Benranou

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