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Essai : La solitude des mourants, de Norbert Elias

09 avril 2012 | PAR Yaël Hirsch

Le 19 avril, les éditions Christian Bourgois rééditent un mince essai et une petite conférence écrits à la fin de sa vie par le sociologue allemand Norbert Elias. Remarquant que, dans nos sociétés modernes, les vivants ont de plus en plus de mal à accompagner les mourants dans leur dernier voyage, Elias analyse en fin sociologue ce nouveau statut de la mort et de ceux qui s’en approchent.

« Jadis, l’on savait que l’on contenait sa mort comme le fruit son noyau. Les enfants en avaient une petite, les adultes une grande. Les femmes la portaient dans leur sein, les hommes dans leur poitrine. On l’avait bien, sa mort, et cette conscience vous donnait une dignité singulière, une silencieuse fierté. », Rainer-Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910.

Lorsqu’il note « l’incapacité d’apporter à des mourants l’aide et l’affection dont ils ont le plus grand besoin au moment de prendre congé des humains » (p. 21), Norbert Elias n’émet pas de jugement négatif. Il remarque simplement un fait : chez les anciens, les mourants demeuraient dans leurs familles  (même si ces dernières n’en étaient pas toujours ravies) et demeuraient socialisés et accompagnés jusqu’à la fin. L’individualisme moderne, l’allongement de la durée de la vie et la pacification des mœurs, ont repoussé la mort dans un double refoulement – social et individuel. Plus personne n’ose en parler crûment et si l’on évoque la mort, ce n’est paradoxalement jamais la sienne et de manière personnelle et intime. Prenant l’exemple de Frédéric II écrivant à sa sœur mourante, Norbert Elias montre qu’encore au 18e siècle, les conventions sociales et de langage étaient un des pivots du deuil. Aujourd’hui, utiliser les mots des autres paraitrait obscène.

Sous un angle différent de Michel Foucault dans son cours au Collègue de France « Il faut défendre la société » (1976), mais à peu près à la même époque, Norbert Elias dresse le même constat : la mort et dans son sillage les mourants disparaissent de l’espace public. État fait vivre, les individus laissent mourir leurs proches. Dans le très beau texte de la « Solitude des mourants », l’on sent doublement le sociologue sortir de sa gangue d’objectivité : d’une part parce que Elias lui-même vieillit et d’autre part parce que le nouveau statut de la mort est la part d’ombre du triomphe de l’individualisme et du processus de civilisation dont le sociologue juif-allemand avait chanté la progression et les raffinements.  Mais Elias ne quitte jamais tout à fait la neutralité axiologique quand il montre combien nos mœurs civilisées ne supportent plus l’image de la mort. Les individus modernes ne la voient plus pour ce qu’elle est, le lieu où se dirige nécessairement toute vie, mais comme une irruption violente et arbitraire qui détruit la vie. Dès lors, ils sont bien incapables d’aider leurs proches à l’agonie. « La solitude des mourants » est un beau texte, grave et sans gants. A lire avec la limpide et petite conférence « Vieillir et mourir » pour réfléchir simplement (pas de grandes roues dialectiques!) et sérieusement au statut de la mort et des mourant dans nos sociétés modernes.

Une réflexion que vous pouvez poursuivre à travers l’article de Bérénice Clerc dans notre dossier d’avril 2012 sur la fragmentation.

Norbert Elias, « La solitude des mourants », suivi de « Vieillir et mourir, quelques problèmes sociologiques »,  trad. Siylle Mullet & Claire Nancy, Christian Bourgois, 128 p., 7 euros. Sortie le 19 avril 2012.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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