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« Flipette & Vénère » de Lucrèce Andreae

« Flipette & Vénère » de Lucrèce Andreae

26 février 2020 | PAR Katia Bayer

Après nous avoir scotchés avec ses films courts (Les mots de la carpe et surtout Pépé le Morse, César du Meilleur court animé en 2018) et son affiche pop réalisée pour le 1er Festival Format Court à Paris, Lucrèce Andreae débarque en librairie avec son premier album, “Flipette & Vénère” édité chez Delcourt dans la collection “Encrages”. Un roman graphique dans lequel le sens du cadre, les couleurs, la famille, l’humour et le sombre s’entrechoquent dans 340 pages.

D’un côté, il y a Flipette (Clara), la grande soeur, la “bonne” fille, la photographe en quête d’inspiration, vivant en province, s’occupant de ses plantes comme de son chat, fermant les yeux sur les malheurs du monde. De l’autre, il y a Vénère (Axelle), la petite soeur révoltée, la “mauvaise” fille, donnant plus de temps aux gens dans le besoin que de nouvelles à sa famille, vivant à Paris à droite, à gauche et au milieu, gardant les yeux bien ouverts sur les nouvelles du même monde.

Séparées par la distance, le mode de vie et de pensée, ces deux filles-là se retrouvent sous le même toit par la force des choses mais surtout à cause de l’accident à la con de Vénère. Réunies, elles le sont aussi dans l’album de Lucrèce Andreae, côté pile Flipette, côté face Vénère – à moins que ce ne soit le contraire.

Pour chacune, l’expérience commence. La vie à deux, la divergence d’opinions sur la complexité du monde, l’action/la passivité face à l’injustice, l’entourage de Vénère, l’énervée, qui déstabilise Flipette, la flippée, la conception du travail, la responsabilité de l’artiste face à la misère humaine, la jeunesse un brin paumée, la dépendance aussi provoquée par l’handicap : tour à tour, de nombreux sujets qui concernent notre génération de mangeurs de chips, résignés comme revanchards, bobos comme militants, sont soulevés avec malice et coups de gueule dans ce premier bouquin pensé, écrit et dessiné par une jeune auteure, à la base réalisatrice de films d’animation.

Sans tout dévoiler, ce livre scrute la révolte, l’abandon, la trouille, l’apaisement, le sentiment d’appartenance, la drague lourde, le monde moche, les petits miracles et même les poils sous les bras. Ces idées, Lucrèce Andreae, les sème dans son livre avec des partis pris forts qui nous éclatent. En premier lieu, il y a la couleur. Avec surprise, les teintes changent toutes les quelques pages, parfois même d’une page à l’autre. Deuxième parti pris formel : le cadre, très cinématographique. Les cases, loin d’être traditionnelles, sont carrées, rectangulaires, triangulaires, verticales, obliques, …. Les personnages n’hésitent pas à sortir du cadre imposé quand ils étouffent tandis que les bulles (leurs mots) changent par ci par là de forme et que les gros plans comme les zooms arrière, les détails comme les vues d’ensemble complètent le tableau graphique.

Tant par le fond que par sa forme éclatée, ce livre pourrait s’apparenter à un film d’animation tout comme les courts de Lucrèce Andreae pourraient être transposés en cases, bulles et pages. En s’inspirant du réel et de ses petits et grands tracas, elle signe une oeuvre BD comme ciné qui nous intéresse par sa différence, son univers visuel toujours fort et cette mélancolie teintée d’humour qui caractérisent son travail.

Flipette & Vénère de Lucrèce Andreae, Editions Delcourt / Encrages,  340 p., 24,95 euros, sortie le 19/02/2020.
visuel : couverture du livre

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Katia Bayer

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