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Black Hole de Charles Burns ou la mutation d’une puberté monstrueuse

Black Hole de Charles Burns ou la mutation d’une puberté monstrueuse

03 mai 2013 | PAR Camille Hispard

Véritable monument du roman graphique sorti en intégralité en 2006, « Black Hole » raconte le récit crasseux mais poétique d’une bande d’ados en pleine révolution sexuelle qui se transmettent une maladie surnommée « la crève » qui les transforment peu à peu en monstrueuses créatures. 

IMG_1189Plongés au cœur des seventies dans une Amérique profonde de la banlieue de Seattle, des adolescents aux hormones incandescents découvrent les joies de la puberté. Génération résolument punk et prête à s’écorcher salement sur les aspérités du  monde, ces jeunes en mal de vivre se défoncent à coup de joints, d’opiacés en tous genres et d’alcool pour s’oublier peu à peu dans une transe commune. A l’aube de leur mutation pubertaire, Keith, Chris, Rob et leurs potes mettent un pied dans le monde adulte dans une sorte de parcours initiatique qui se traduit par l’acte sexuel.

Mais comme une fatalité prémonitoire et macabre, les premières pages de l’excellentissime bande dessinée de Charles Burns dessinent déjà la sombre et perverse maladie qui va se terrer dans ces corps innocents et fougueux. En effet, la première image de Black Hole, celle d’une grenouille disséquée en cours de biologie semble prédire, à travers la fente originelle du scalpel, la maladie sexuelle qui transformera les lycéens en mutants aux corps décharnés. Keith, le héros s’en rend compte tout de suite face aux boyaux dégoulinants de la grenouille : « Il est sorti plein de formol de son ventre. On voyait par les boyaux la fente. Ils avaient l’air dur et blanc. J’ai plus bougé. Je peux pas expliquer ce qui s’est passé. Un peu comme une impression de déjà-vu, une prémonition. C’était comme si je voyais l’avenir…Et l’avenir était pas jojo. »

Le jeunesse locale contracte une MST qui entraîne une mutation profonde de leurs corps, les transformant en sorte de freaks boutonneux. De nouveaux membres leur poussent, leurs dents pourrissent, et leurs corps se décomposent parfois dans une pourriture morbide de l’homme. Certains se voit affublés d’attributs monstrueux, à l’image de Rob qui se retrouve avec une bouche aux allures de gueule de loup baveuse et effrayante dans le coup. il y a à nouveau, cette fente sexuelle qui incarne ici toute la symbolique de la bestialité du désir sexuel, qui, comme dans un appétit fou se sent repus une fois l’acte accompli. Lorsque Rob transmet la « peste d’ado » à Chris, sa seconde bouche mutante émet des bruits sourds de satisfaction dans un cri semblant venir d’outre-tombe, ce qui effraye violemment la jeune fille.

Femme aux mains palmées, aux queues soulignant la courbe des fesses ; hommes aux visages informes, déglinguées par des irruptions cutanées monstrueuses ou encore, peaux qui se délitent, se détachent des corps osseux : « la crève » témoigne des mutations physiques et psychiques de l’adolescence, qui s’incarnent alors à travers une monstruosité hideuse. Charles Burns met en exergue la violence du passage de l’âge adolescent à l’âge adulte, comme-ci cette évolution animale qui l’éloigne de l’innocence le rapprochait un peu plus du monstre social et de la mort.

Dans une interview donnée à Arte, l’auteur révélé par les pages de la revue Raw, d’Art Spiegelman déclarait : « Pour moi, cette histoire aborde de nombreux aspects de l’existence humaine : la sexualité et la transition de l’enfance à l’âge adulte. […] Moi même je me sentais un peu monstrueux pendant ma puberté. […] On allait dans les bois pour fumer du shit et faire ce qu’on avait à faire. C’était notre endroit à nous. »

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Les bois, c’est justement l’endroit où se retrouvent ces jeunes aux excroissances déformées et aux peaux mutantes. A travers le noir et blanc sublime du trait de Charles Burns, le contraste des corps saillants mais dégueulasses de cette jeunesse marginalisée jaillit des pages. L’univers sombre et brut de cette forêt tortueuse s’inscrit parfaitement dans cette mutation pubertaire, faite de froideur et de sensualité. Une atmosphère libertaire et orgasmique plane de façon latente sur toute l’oeuvre,  laissant l’empreinte d’une tension palpable.

IMG_1202Ce passage de l’enfance au monde adulte les rend monstrueux, poisseux et libidineux. Ils se transmettent les uns les autres cette monstrueuse fatalité qui ne les lâchera plus, comme lors du première acte sexuelle qui les change tous d’une façon ou d’une autre, socialement et physiquement. Chris, folle amoureuse de Rob, a sa peau qui mue, qui tombe en lambeaux. Comme son propre visage changeant, sa coquille vide d’enfant en deuil de soi, elle regarde dans ses mains les restes de son visage pendant. « Une des filles de mon histoire par exemple veut se recréer elle-même. Elle perd sa peau et mue comme un serpent. Elle tente littéralement d’échapper à sa propre peau. » Ce roman graphique de 360 pages est une métaphore sublime de la sensation de désappartenance du corps lors de la puberté. Un dégoût profond nous saisit à la vue de ces corps passionnés mais immondes, à mi-chemin entre un univers fantastique allégorique et une transe suave et pénétrante d’une bande d’ados torturés en quête d’identité. Cette animalité monstrueuse et attirante, Charles Burns en parle dans une interview donnée à GQ en 2008, un an après avoir obtenu le Prix des Essentiels d’Angoulême avec Black Hole. Il s’exprime au sujet de Keith, le héros romantique qui développe une fascination pour Eliza et sa queue diaboliquement érotique et animale qui l’excite profondément: « Primitif, j’essaie de trouver le bon mot.Primaire, cette sorte d’instinct, ce besoin animal et instinctif, et c’est subitement le genre de confusion et son besoin de vouloir presque nier cela. il a cet idéal mais en même temps il y a quelque chose qui ressort d’une pulsion totalement naturelle qu’il ressent et cela le transforme. il finit par comprendre ce que c’est. » Cette part du monstre, ce côté animal et bestial serait peut-être finalement, cette part que l’on laisse à l’inconscient, à l’incontrôlable. Une partie sombre de notre âme que l’on abandonne après l’adolescence.

IMG_1177A travers ces plaquettes noirs et blanches bouleversantes, Charles Burns parle aussi de la différence, du reflet de l’autre à travers nous-même. Ce que l’on attend de l’autre et ce que l’on en reçoit. Keith garde une image déformée de la vraie Chris, qu’il considère comme un être unique, et qui sera finalement souillée et dégradée par sa relation avec Rob.

L’ombre d’une génération SIDA plane également bien sûr tout au long de ce récit, plongeant les malades dans une forme d’état de zombies terrifiants et repoussants qui les poussent à s’isoler et à se marginaliser. Certains devenant agressifs et suicidaires, d’autres tentant de s’en sortir à deux.

Les oppositions sociales et hiérarchiques perdurent malgré l’homogénéité de la transmission : les moches et exclus du lycée restent plus marginalisés que les autres, même si les deux espèces sont toutes deux contaminées et déglinguées.

Black Hole est une plongée intense et ténébreuse dans ce trou de l’adolescence, dans ces pulsions charnelles et animales qui se transforment en mutations macabres et dysfonctionnelles. Les dessins sombres et hallucinatoires de Burns semblent parfois sortir d’un délire psychédélique woodstockien et en font l’un des plus beaux romans graphiques de notre époque, qui témoigne d’une étude subtile et bouleversante des affres de la jeunesse contemporaine et intemporelle.

Visuel (c) : Photos Camille Hispard.

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