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Avec « Le roman du mariage », Jeffrey Eugenides sépare proprement le triangle amoureux

16 janvier 2013 | PAR Yaël Hirsch

Le nouveau roman tant attendu de l’auteur de Virgin Suicide et de Middlesex est enfin arrivé avec la belle livraison de la rentrée de janvier des éditions de l’Olivier. Aussi ambitieux que le précédent opus du (jeune) prix Pulitzer, Le roman du mariage rejoue le triangle amoureux de la littérature victorienne sur un campus de la côte est dans les années 1980. Un sans faute, encore une fois, qu’on ne peut que s’empêcher de dévorer. En librairies depuis le 5 janvier 2013.

À la fin de sa quatrième année sur le campus policé de Brown, l’élégante Madeleine découvre à la fois la sémiologie et l’amour dans les bras du brillant Leonard. À la fois brillant major en biologie et excellent exégète de Roland Barthes, ce dernier est également un amant accompli. De quoi faire vaciller la jeune fille bien rangée qui avait passé ses trois premières années et demie d’université plongée dans de gros romans victoriens.

Mais un mois avant la fin des cours, Leonard se comporte en goujat quand Madeleine lui avoue son amour. Elle n’est pas encore remise de son chagrin d’amour très cogné quand ses parents – de grands bourgeois aimants de la côte est – débarquent le matin de sa graduation à 7h pour un petit déjeuner pré-congratulatoire et très formel. Celui-ci est interrompu par la rencontre avec le meilleur ami (et prétendant) de Madeleine : le jeune Mitchell, brillant élément et gendre idéal versé dans la théologie depuis que Madeleine, qu’il s’est juré d’épouser, l’a éconduit.

Mais l’été ne se passera pas comme prévu : non reçue à Yale, Madeleine va passer son temps au chevet d’un Leonard malade, grossi, dépendant mais seulement à moitié repentant, au lieu de bosser à fond ses GRE. De son côté, le spirituel Mitchell ira faire ses armes en Europe, puis en Inde, dans un voyage déjà trop balisé en 1980 pour être totalement initiatique. Lequel, de l’amant culotté et déséquilibré ou de l’époux parfaitement parfait, saura briguer la main de l’héroïne ? Une belle héritière est à qui sait la garder…

De par sa qualité, son volume nourrissant (presque 600 pages), son goût communicatif pour la littérature, ses références assumées et surtout ses désillusions parfaitement sublimées dans la fiction, Le roman du mariage est par excellence LE roman de ce début d’année 2013. Malgré et peut-être à cause de leurs stéréotypes estampillés 19e siècle et à peine déplacés dans les années 1980, les personnages fascinent sans créer d’empathie.

C’est avec jubilation qu’on assiste en parallèle à la conquête de l’Amérique par la French Theory de Jacques Derrida ou au revival « gender » des archétypes du roman victorien. Mais c’est avec une froideur tout analytique qu’on regarde les trois personnages principaux se débattre avec les conventions sociales de leurs temps, qui n’ont pas tellement évolué en substances un siècle après Jane Austen et les Sœurs Bronté.

Jouant délicatement avec la chronologie du livre, à travers quelques flash-backs délicats et mesurés qui semblent vouloir ménager du suspense sans jamais brusquer le lecteur de romans classiques, Le livre du mariage parvient à opérer, l’air de rien, un tour de force : dépeindre un triangle amoureux tout en séparant le bon grain (le prétendant sans espoir parti en Inde) de l’ivraie (le couple librement amoureux qui fait son propre malheur).

Un joli tour de force donnant prise à un livre à la fois dense, riche et cruel, avec ce soupçon de distance déjà critique qu’on ne saura plus lui appliquer. Un livre, donc, qu’on dévore entièrement et sans garde-fou, délicieusement manipulé par le talent et le style sans égaux de Jeffrey Eugenides.

Le livre du mariage de Jeffrey Eugenides, trad. Olivier Deparis, L’Olivier, 553 p., 24 euros, sortie le 5 janvier 2013.

Visuel : © couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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