Cinema
The company men: la crise du rêve américain?

The company men: la crise du rêve américain?

31 mars 2011 | PAR Gilles Herail

Tenu par un quator charismatique (Tommy Lee Jones, Ben Affleck, Chris Cooper et Kevin Costner), The company men est bien meilleur que le classique drame social indépendant annoncé. Au delà d’un spectacle de qualité souvent émouvant, le film surprend par l’acuité de son regard sur les victimes américaines de la crise.

Synopsis officiel: Bobby Walker est l’incarnation même du rêve américain : il a un très bon job, une merveilleuse famille, et une Porche toute neuve dans son garage. Mais lorsque la société qui l’emploie réduit ses effectifs, Bobby se retrouve au chômage, tout comme ses collègues Phil Woodward et Gene McClary. Les trois hommes sont alors confrontés à une profonde remise en cause de leur vie d’hommes, de maris et de pères de famille.

The company men ne révolutionnera pas l’histoire du septième art. Sa thématique est mise en scène de manière convenue par un réalisateur appliqué qui s’efface derrière son sujet. Le premier long métrage de John Wells procure cependant de belles émotions de cinéma, sachant doser avec doigté les scènes émouvantes avec des séquences plus légères (hilarantes  situations avec la coach responsable de motiver les demandeurs d’emploi) Le réalisateur est servi par ses acteurs, au diapason qui se fondent avec aisance dans des rôles qui leur ont été taillés sur mesure. Ce cinéma assume son classicisme pour mieux respecter un sujet douloureux et délivrer une chronique passionnante d’une remise en cause de l’espoir américain.

Les crises économiques ont toujours irrigué l’inspiration des cinéastes qui tentent d’inscrire sur la pellicule la violence sociale du chômage de masse. The company men arrive ainsi quelques semaines après le dernier Klapisch, Ma part du gâteau, qui abordait dans un contexte français les licenciements d’ouvriers et la folie de la spéculation financière. La comparaison des deux films est enrichissante car elle renseigne sur deux cultures éloignées, deux conceptions mêmes de la société. The company men apporte de nombreuses clefs pour comprendre l’état d’esprit d’une certaine Amérique de gauche. Là où Klapisch magnifie sa Marianne ouvrière, John Wells décrit la classe moyenne supérieure, ses  familles de cadres qui vivent en banlieue dans des grandes maisons luxueuses; l’incarnation même de l’American way of life. Ces cols blancs en costume subissent la loi du marché et se retrouvent dans l’impossibilité de retrouver un emploi après des licenciements expéditifs. Les conséquences sont tragiques car elles mettent à nu l’irréalisme d’un niveau de vie acheté à crédit. La surconsommation est un des thèmes centraux du film qui fait son mea culpa sur un système où tout le monde a vécu au dessus de ses moyens.

The company men nous fait comprendre la désillusion de certains devant les dérives du modèle de self made man, qui reste encore ancré dans les mentalités américaines. Être viré, c’est être « redondant », c’est à dire en trop, inutile pour la société. La culpabilité de perdre son emploi est au centre d’un film qui se focalise sur les conséquences familiales et personnelles  des trois licenciés. L’héroïne de Klapisch veut se suicider car elle ne sait pas comment trouver de l’argent/ dans The company men c’est le sentiment de honte et de marginalité qui ressort comme le plus douloureux. La peur du déclassement, la honte du statut d’ouvrier. Certaines critiques françaises ont trouvé ridicule le personnage de Ben Affleck et l’émotion qu’il ressent en revendant sa Porche. C’est bien mal comprendre la spécificité d’un modèle de vie où la réussite visible est cruciale dans l’équilibre personnel et familial.

Le dernier tiers du film montre que la crise financière a semble-t-il bousculé la croyance absolue dans le libéralisme à l’américaine, en tout cas chez les démocrates. The company men se veut reconstructeur, conservant le traditionnel optimiste étasunien en réunissant les anciens cadres et les ouvriers, en plaidant pour un capitalisme réhumanisé. A Boston, au cœur d’un Nord-Est en reconversion post industrielle, John Wells nous propose une issue quasi utopique, où la maison industrielle, le chantier naval, renait de ses cendres. Où le business se refait à l’ancienne, où l’on respecte la production, la fabrication et l’industrie lourde. The company men est pétri des valeurs qui fondent l’Amérique. Là où Ma part du gâteau se termine sur une rébellion populaire et violente contre le trader cynique, son alter ago américain veut réinventer un rêve américain où le patron est respecté parce qu’il travaille pour ses employés et non ses actionnaires. La réponse de la gauche démocrate à la crise est donc teintée d’une certaine nostalgie d’un monde du travail paternaliste, mais aussi d’une solidarité ouvrière que le cinéma social anglais ne renierait pas. The company men donne une réponse de gauche à un moment décisif pour l’Amérique à qui l’on prédit le déclin mais qui semble toujours vouloir rebondir.  A voir.

Pour les amateurs de cinéma politique sur fond de crise, n’oubliez pas la sortie en dvd du très beau documentaire Entre nos Mains de Mariana Otero qui décrit la reprise par ses employés (ouvriers et cadres ensemble) d’une entreprise de textile, sous forme de coopérative de production.

Gilles Hérail

The company men, un film de John Wells avec Ben Affleck, Tommy Lee Jones, Chris Cooper et Kevin Costner, 1h50, sortie le 30 mars 2011


« Michal Batory, artisan de l’affiche » au Musée des Arts décoratifs : entre surréalisme et poésie.
La banalité du mal : le quotidien bourgeois de Eva Braun et de Hitler
Gilles Herail

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture