Séries

Rubicon : Hommage à une série mort-née

25 novembre 2010 | PAR Vincent Brunelin

Comme vous avez peut-être déjà pu l’apprendre ici-même, Rubicon ne franchira pas le cap de la première saison. Parmi le flot continu des nouvelles séries, nombreuses sont celles qui ont subi (et qui subiront) le même sort. Mais dans le cas présent, la décision d’AMC, la petite chaîne câblée qui monte, qui monte (Mad Men, Breaking Bad!) laisse un goût amer dans la bouche, à la hauteur des qualités de  la création. Décryptage, garanti sans spoilers, d’une série pas comme les autres…

Rubicon, c’est tout d’abord un univers. Celui des méandres nébuleux du petit monde du renseignement et de l’espionnage. Un cadre opaque, une atmosphère de paranoïa, et le thème de la conspiration qui renvoient à la crème des films du genre des années 70, Les trois jours du Condor de Sydney Pollack, mais aussi Les hommes du Président d’Alan J.Pakula ou Le Piège de John Huston. Si la série a à voir avec la bonne vieille théorie du complot, indissociable de ce style, elle trace cependant son propre sillon sans jamais renier ses références les plus illustres. Elle magnifie un genre cinématographique qui, il faut bien le dire, avait tendance à susciter l’ennui ces dernières années, et se place ainsi bien au -dessus de la mêlée des productions en la matière. Ici, point d’agents secrets bodybuildés et cascadeurs façon Jason Bourne, pas de courses et de mitraillages à la manière de Jack Bauer, encore moins de smokings ou de vodka martini au shaker comme chez James Bond. On n’y voit pas d’ordinateurs dernière génération, de technologies de pointe et d’appareils ultra-sophistiqués. Will, Grant, Miles et Tanya, les héros très discrets de la série, carburent au café, fument clope sur clope, s’enferment dans des bureaux exigus aux murs recouverts de post-it, tentent de résoudre des énigmes dans de mystérieux mots croisés et dissèquent pendant des heures des montagnes de dossiers faits de chemises en carton.

Forcément, présenté de la sorte, ce n’est pas très sexy. Mais ce qui fait en grande partie l’intérêt de Rubicon, ce sont ses personnages. Ce qui constitue son essence même, c’est bel et bien l’humain. La série braque ses projecteurs sur les petites mains et grands cerveaux du renseignement, ceux dont la force d’esprit et la finesse d’analyse permettent de décrypter le monde extérieur. En l’occurrence, on y découvre Will Travers (formidablement interprété par James Badge Dale, déjà vu dans The Pacific, une autre série de qualité), brillant analyste, membre et chef d’équipe au sein de l’American Policy Institute (API), sorte de think tank travaillant pour les agences de renseignement américaines (CIA, FBI…). On se passionne surtout pour la part sombre des protagonistes, leurs failles, leurs faiblesses, leurs névroses, et ce qui crève l’écran, leur immense solitude. S’ils travaillent d’arrache-pied, c’est d’abord pour se forger une carapace, et pour oublier leurs douleurs personnelles. Ils sont dépassés par des enjeux trop lourds à porter. Les ressorts dramatiques sont d’ailleurs présents dès le début puisqu’on apprend très vite que Will a perdu sa femme et sa fille dans les attentats du World Trade Center. Le sentiment de culpabilité, d’accablement éprouvé par le héros, est aussi une des clés pour mieux le cerner. L’intrigue est presque secondaire finalement parce qu’elle est un prétexte aux interactions entre les personnages. Le mystère de cette série, ce sont ses protagonistes dont on ne voit que la partie émergée. L’intrigue sert à donner des aperçus de leur partie immergée. Cette plongée au cœur d’un système et de ses acteurs, avec le souci du détail, n’est pas sans rappeler Brotherhood, série injustement méconnue qui, à travers l’histoire de deux frères, se penchait sur les rouages politico-mafieux de la ville de Providence, en Nouvelle-Angleterre. Pas étonnant donc qu’on retrouve Blake Masters, son créateur et scénariste, en tant que producteur consultant sur Rubicon.

Enfin, Rubicon, c’est un rythme. Lent, quasi hypnotique. Une atmosphère sous Prozac qui distille progressivement une certaine tension. Elle s’insinue à mesure que la série avance, et au final, on la regarde comme si elle faisait preuve d’un suspense dément. Tous ces personnages aux allures de dépressifs semblent être l’illustration d’une Amérique qui doute, qui a peur. Un pays encore traumatisé par le 11 Septembre et la faillite d’un système censé assurer la sécurité de ses habitants. En ce sens, la série a également une portée politique. Elle pose un regard critique sur le renseignement après les attentats et traite la réalité du métier avec pertinence et lucidité. Sans oublier des thèmes bien d’actualité, le terrorisme, la torture… Bref, une multitude de raisons de trouver un intérêt à Rubicon. Mais attention, la série peut ne pas plaire si on attend quelque chose. Elle se mérite, demande un effort de la part du spectateur, car elle ne donne rien facilement. Elle ne donnera plus rien de toute façon. Snif…

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Vincent Brunelin

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