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Dans les coulisses de « La Ruse » : Rencontre avec l’historien Fabrice d’Almeida et l’ex-agente Nora Lakheal

Dans les coulisses de « La Ruse » : Rencontre avec l’historien Fabrice d’Almeida et l’ex-agente Nora Lakheal

22 avril 2022 | PAR Yaël Hirsch

Réalisé par John Madden avec Colin Firth, Matthew Macfadyen et Kelly Macdonald, La Ruse raconte pour la première fois la véritable histoire de la manière dont les renseignements britanniques ont fait diversion pendant la Seconde Guerre pour permettre le débarquement des alliés en Sicile. Lors de l’avant-première dans la grande salle plein du UGC des Halles, l’historien Fabrice d’Almeida et l’ex-agente de la DCRG, Nora Lakheal ont débattu des dessous de cette opération secrète. Nous avons pu les rencontrer pour qu’ils nous expliquent les relations qu’il y a entre Histoire, fiction et espionnage. 

On voit au moins deux femmes dans les arcanes de « La Ruse », plutôt depuis les bureaux. A partir de quand les femmes entrent historiquement dans les services de renseignement  ?

Fabrice d’Almeida : Elles commencent à y entrer pour la première fois à partir de la Première Guerre mondiale. Auparavant, les infirmières et même les cantinières ne sont pas officiellement militaires, elles n’appartiennent pas au rôle des armées. La Grande Guerre va pour la première fois intégrer les femmes dans l’armée et instaurer une hiérarchie. C’est à ce moment-là qu’on crée des grades pour les femmes. Dans l’entre deux guerres, cela disparaît. Ce n’est qu’au moment de la Seconde Guerre mondiale qu’elles jouent à nouveau un rôle. Et ce qui est très intéressant c’est qu’elles reviennent non seulement avec des positions du côté de l’aide (infirmières…), mais aussi avec des métiers beaucoup plus opératoires : par exemple en tant que  conductrices de camion notamment pour la création de colonnes dans les convois.

Et puis en France, certaines femmes entrent, via les britanniques, au sein du special operation executive (SOE). Elles vont intégrer le service action. Leurs missions consistent à rentrer en France et espionner ce qui se passe et mettre en place les réseaux de résistance et de renseignement. Avant la drôle de guerre, certaines femmes font partie des services secrets, mais n’ont pas de rôle militaire, elles sont payées à part. Si vous vous souvenez dans l’affaire Dreyfus, c’est une femme de ménage qui transmet les renseignements aux services secrets français. Mais ce n’est pas une militaire, c’est un agent non effectif. On avait une expression pour désigner ce cas de figure: « honorable correspondant ». Des personnes qui n’étaient pas dans les rôles officiels des services secrets. Ce qui change lors de la Seconde Guerre mondiale puisque certaines deviennent officiellement « agents ». 

Y a t-il de nos jours, une parité dans les services de renseignement français ?

Nora Lakheal : On ne peut pas imposer une parité dans le renseignement. C’est un métier passion, il faut aimer s’engager et ne pas avoir de vie. On ne peut pas dire: « Il faut recruter quatre hommes, quatre femmes ». Cela ne se passe pas comme cela, il faut vraiment avoir la fibre. Cependant, nous avons la chance aujourd’hui de voir les mœurs  complètement changés : Désormais une femme peut devenir agent à partir du moment où elle a les qualités requises, il n’y a pas de difficulté pour y rentrer. Concernant le film, on voit les filles cantonnées derrière un bureau. De nos jours si le scénario de la Ruse était amené à se produire, les femmes feraient beaucoup plus de terrain. 

Dans le débat vous parliez de la manière dont vous jouez le rôle de conseil pour des scénarios de fiction. A contrario pour faire marcher votre imagination sur le terrain, avez-vous utilisé vous la fiction pour bien faire votre métier d’agent ? 

NL: Je me rends compte que lorsqu’on est agent, on a une part d’imagination semblable à la création d’un scénario qui se développe. Réciproquement, lorsqu’on est scénariste, l’écriture du scénario se fait avec fluidité si on a un passé d’agent. Étant donné que l’imagination a toujours été sollicitée, avec toujours une vraisemblance, je me retrouve finalement avec aisance entre ces deux facettes. Il faut être inventif pour travailler dans un service de renseignement. Il n’y a pas de méthode laminaire avec une fiche a, b, c… Par exemple: « Si vous partez d’un point « A » et que vous devez aller au point « C », vous n’allez pas forcément passer par « B », vous passerez par d’autres lettres. Il faut se montrer téméraire et faire preuve d’inventivité.

Et pour vous, historien, comment la fiction joue-t-elle un rôle ? 

Fd’A: Pendant très longtemps, les historiens n’avaient pas pour rôle de raconter les histoires, mais celui de faire l’Histoire. Il y a même eu une période où les historiens ne devaient pas être narratifs. On considérait que pour faire une histoire scientifique, il ne fallait en aucun cas raconter. Ce qui était attendu, c’était des alignements de statistiques, montrer l’évolution de la courbe du blé, de l’or, le volume de gain… Depuis une vingtaine d’années, on s’est rendu compte qu’un aspect essentiel du fonctionnement de l’Histoire, c’est qu’il faut avoir un peu conscience du contexte de l’époque. Pour que chacun puisse se projeter dans les moments du passé, il faut leur raconter, les replacer, leur raconter ce qui s’est passé, donner les détails qui permettent de comprendre le cadre de vie nos ancêtres. Pour ce faire on est obligé de raconter. Désormais, certains historiens écrivent des fictions, des faits divers. Et certains se mettent même en scène dans leurs propres histoires en racontant comment ils sont allés chercher des archives… 

Lorsque la ruse au coeur du film est ramenée à son essence, elle est assez « énorme » : quelqu’un porte une lettre, dans laquelle il est écrit où les alliés comptent débarquer. Cela s’est-il réellement passé comme ça ? 

Fd’A:  L’homme porte une lettre, mais en même temps, tout est millimétré pour que cela soit crédible. Il ne faut rien laisser au hasard, même pas un cheveu qui dépasse, pas une erreur dans la mise en place de son corps, et les agents écrivent toute la vie de ce soldat pour qu’elle soient crédible et tienne dans sa sacoche où ils mettent énormément de détails. Mais il faut aussi parler du contexte. Les agents anglais font croire qu’ils sont très embêtés d’avoir perdu des documents. Ainsi, la mission a été d’intoxiquer les Allemands pour que ces derniers s’intéressent à ces fameux « documents ». Il fallait donner envie aux adversaires d’ouvrir la lettre. C’est comme en sport, une feinte en escrime ou en judo peut faire tomber l’adversaire. En l’occurrence ici, la feinte était bien exécutée.  

NL: Je me retrouve beaucoup dans ce que vous dites, à partir du moment où on se donne à fond et qu’on y croit et qu’on souhaite faire croire, on peut faire avaler de grosses couleuvres. Seulement il faut être efficace, se transformer en « Actors studio », croire en nos paroles et actes, vivre la posture que l’on adopte et normalement … ça passe. 

Les nazis attendaient-ils réellement les anglais en Grèce ? 

Fd’A: Ils ont déplacé des troupes, au moins deux divisions et déplacé des navires. Les Anglais étaient partis du principe que la Turquie étant neutre, ils pourraient s’appuyer sur certaines îles comme support pour ensuite attaquer la Grèce. C’est cela qui rendait la situation crédible. Le choix de la Sicile était stratégique, car c’était juste en face. La Ruse a encourager les allemands à déplacer des troupes et des forces côtières : quand les Alliés ont débarqué ils n’ont trouvé que des  troupes italiennes. 

Faut-il réellement tirer un trait sur la vie privée pour exercer le métier d’agent secret ? 

NL: Oui, c’est vrai. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il faut un temps pour exercer ce métier. Pour moi, après dix-huit ans, il était temps que cela s’arrête. Lorsque je partais en mission, j’avais une valise toujours prête et eux portables. Certains soirs, soir où je m’apprêtais à dîner avec des amis, le téléphone sonnait, et là je me retrouvais obligée de raccrocher et de partir sans donner la moindre information. A début ça va, puis votre compagnon commence à s’interroger, à essayer de discerner le vrai du faux… On tire une satisfaction et une honorabilité dans notre travail, mais il y a un coût. Et le prix à payer c’est d’avoir la mission comme seule vie. Pendant toutes ces années où j’étais sur le terrain, je ne pourrai jamais vous dire quelle était la musique du moment, ou le film qui sortait… Les agents n’ont pas de vie. Nous sommes focalisés vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur notre mission. Ce n’est pas un mythe, mais bien une réalité, donc grand chapeau à ceux qui travaillent dans l’ombre, qui n’ont pas de reconnaissance, que se soit de leurs amis ou du public. À mes yeux, ce métier figure parmi l’un des plus beaux et des plus honorables.

Le film est extraordinaire aussi parce que pour la première fois, toute l’histoire est révélée. Après combien de temps peut-on divulguer les détails d’une mission importante ? 

Fd’A: La protection des actes secrets est passée de vingt-cinq à cinquante ans. En tout cas lorsque cela concerne des personnes. C’est encore plus long lorsqu’il s’agit d’actes judiciaires, la protection s’élève à cent ans. Par exemple on commence aujourd’hui à se pencher  sur les personnes qui allaient à Cayenne dans les années 1920. Parce que ce sont des dossiers judiciaires, donc c’est un siècle.  Théoriquement, toutes les archives – à part celles d’appellation « secret et défense »- ont un droit de réserve de cinquante ans, toutes les autres sont accessibles. Dans l’ensemble on peut arriver à travailler sur presque tous les sujets, sauf quand il y a l’implication de personnes. Dans ce cas, il arrive d’avoir des dérogations, mais il faut des motifs certifiés. 

NL: Concernant l’écriture et la fiction, je me suis enrichie personnellement avec ces vingt-trois dernières années dans la police nationale. Rien ne m’oblige à mettre des noms, j’ai vécu assez de situations et accumulé assez d’expériences de terrain et d’évènements assez incroyable pour pouvoir m’en inspirer pour écrire des fictions sans être obligée de mettre des noms. Heureusement d’ailleurs, car sinon on n’écrit plus rien. 

Fd’A: Souvent, les personnes ont pour limite leur entourage. C’est-à-dire qu’il faut faire attention pour ne pas que l’entourage (famille, amis, collègues) se retrouve menacé.  De plus, si on dévoile trop de méthode d’enquête ou de travail, on rend la tâche plus facile pour les délinquants. On essaye toujours de laisser paraître les informations avec un train de retard…Ce qui avec le film La Ruse est vraiment passionnant, c’est qu’o on a aujourd’hui tous les éléments du déroulé de l’opération. 

Le Film La Ruse sort le 27 avril au Cinéma.

© Affiche officielle du Film La Ruse

Copyright: ©See-Saw Films Limited 2021 Photo Credit: Giles Keyte

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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