Cinema

Semih Kaplanoglu (Miel) : Nos modes de vie actuels peuvent salir l’oeil qu’on a dans le coeur

16 septembre 2010 | PAR Yaël Hirsch

Ours d’Or 2010 à Berlin, et tout récemment Grand Prix du Festival Paysages de Cinéastes 2010 de Chatenay-Malabry, « Miel » (« Bal ») du réalisateur turc Semih Kaplanoglu sort sur nos écrans le 29 septembre. « Miel » raconte l’enfance d’un poète et sa relation forte et quasi-silencieuse d’un père apiculteur. Il s’agit du troisième volet d’une trilogie sur la vie de cet homme et l’enfance vient après l’âge adulte, exploré dans Oeuf (Yumurta) et Lait (Sût). Semih Kaplanoglu nous a palmé de ce film. Un film et de ce qu’il exprime sur l’éducation, le deuil et une force intérieure dont il ne faut pas perdre le fil.

Voir notre critique du film.

Selon vous, y’a-t-il un grand renouveau du cinéma turc, ces dernières années ?
On peut définir ça comme ça, comme une sorte de nouvelle vague. Il y a une génération dont je fais partie, qui a commencé dans les années 1990. Que ce soit dans le fond ou dans la forme la façon de filmer et de produire, il y a une coupure entre ce que nous avons commencé à faire et les films d’avant. Il y a donc effectivement une ressemblance avec la Nouvelle vague française. Il y a plusieurs réalisateurs qui représentent cette nouvelle génération du cinéma en Turquie. Vous connaissez peut-être Nuri Bilge Ceylan (Grand prix du Jury pour « Uzak » en 2003 à Cannes), il y a Reha Erdem (« Des temps et des vents ») et Zeki Demirkubuz (« Kader »).

Pourquoi filmer votre trilogie à rebours, en commençant par l’âge adulte pour revenir vers l’enfance ?
J’ai eu l’idée de ce film vers l’âge de quarante ans. J’avais des questions par rapport à la vie : ce que j’étais, ce que j’étais devenu et ce que j’allais devenir. A l’époque je travaillais sur une nouvelle qui au a donné naissance au garçon de 18 ans, qui est le personnage principal du film l’œuf. En réfléchissant sur ce personnage de livre, je me suis demandé ce qu’il deviendrait à l’âge de 40 ans, et également ce qu’il avait été à huit ans. J’ai commencé par l’imaginer à 40 ans avec « Lait », tout simplement parce que c’est l’âge où je le sentais le plus proche de moi. Et puis, j’ai essayé d’aller vers l’inconscient de l’être humain. Vers une base que l’on a quand on est et qui ne change pas. En fait, en regardant « Miel » nous sommes censés avoir déjà vu les deux premiers films, et nous savons déjà quel va être l’avenir de cet enfant. C’est quelque chose qui est impossible dans la vie réelle, bien sûr, de connaître l’avenir de quelqu’un. Parce que nous, quand on raconte une histoire, on la raconte et on la vit de façon chronologique. Comme on sait ce qu’il va vivre plus tard, l’innocence de l’enfant est encore plus puissante. Et ca c’est en quelque sorte se rapprocher du destin. Quand on revient en arrière on fait sentir plus fort la puissance du destin. Moi, je crois au destin et je crois que Dieu a tracé notre destin.

Quelle est la place de l’éducation dans la trajectoire de vie de l’enfant ?
Deux types d’éducations doivent co-exister : si l’on s’éloigne de l’éducation de la nature et de ce que peut nous apprendre un père, l’éducation créée par l’homme provoque le chaos que l’on connaît aujourd’hui. Aujourd’hui, l’être humain vit de façon un peu perdue, ne sait plus trop où il en est. En fait, nous avons une vie plus conformiste, même si nous communiquons parfaitement et que tout est plus facile, cela ne nous rend pas plus profond, cela ne résout pas nos problèmes. La science existe, mais elle ne peut pas répondre à tous les questionnements. Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’arracher à la nature, mais je pense qu’il est très important de savoir garder un équilibre entre l’apprentissage de la nature et l’apprentissage de la société. Il suffit d’aller le chercher par la spiritualité, sa base, et c’est quelque chose qu’aucun système politique ne peut jamais empêcher parce que c’est quelque chose qu’on a  au fond de soi. Aucune autorité,quel que soit son pouvoir, ne peut détruire ce qu’on a en nous. Seulement l’être humain peut détruire pour lui-même ce qu’il a en lui. Nos modes de vie actuels et leurs conformismes peuvent évidemment salir l’œil qu’on a dans notre cœur.

Dans « Miel », la disparition du père est-elle une étape de l’apprentissage ou est-ce une tragédie?
C’est évidemment une partie de l’éducation de l’enfant. Après que le petit a perdu son père, on voit qu’au bout d’un moment, il se met à l’accepter. Dans la culture d’où je viens, la mort n’est pas la fin. Nous savons que nous nous rencontrerons quelque part ailleurs.

Quel est le rôle du silence dans l’apprentissage et dans le processus de deuil ?
En fait pour moi, le poète est celui qui essaie de détruire la manière linéaire de s’exprimer. Car les mots pour un poète ont d’autres significations que celles qu’ils ont pour nous. Il n’écrit pas pour communiquer. Le poète essaie de nous faire parvenir une autre connaissance d’un autre monde. Il va toujours à l’essence du premier mot. Et si on pense que déjà le petit garçon a du mal à parler puisqu’il bégaie, il ne peut parler que quand il murmure. Comment je sais ça ? Parce que je l’ai vécu moi-même. Si tu bégaies, tu peux parler sans bégayer en murmurant. Et quand au silence qui suit la mort du père, c’est l’acceptation. L’endroit où j’ai filmé, les maisons sont très éloignées des autres, ce n’est même pas un village et j’ai remarqué que là-bas les gens parlent très peu. Je me suis aperçu qu’on éprouve le besoin de parler quand les choses deviennent moins importantes et quand on veut meubler l’espace.

Après avoir donné vie avec cette grande trilogie, ressentez-vous un vide?
Oui je me sens vide. Quand j’ai proposé cette trilogie ici en France, tout le monde m’a dit trois films d’un coup, mais tu es complètement fou. C’est une mauvaise stratégie. Fais les un par un. Ne dis à personne que tu veux faire trois films. Car tu ne trouveras pas de producteur pour un projet de telle ampleur. Quant à moi j’ai toujours présenté ce projet comme une trilogie. Et durant quatre ou cinq ans j’ai travaillé sur ces trois films sans aucune vacance. Je n’ai même pas eu de samedi ou de dimanche. A chaque fois que je finissais un film, il y en avait tout de suite un nouveau qu’il fallait que je commence immédiatement. Il ne fallait pas perdre de temps, il fallait que je commence tout de suite. Grâce à Dieu les choses se sont faites relativement rapidement. Et c’est terminé. Maintenant évidemment, il y a un très grand vide intérieur en moi. Maintenant je ne sais pas trop ce que je veux faire. J’ai plusieurs histoires en moi. Une qui se déroule au 16ème siècle. Et une qui se déroule aujourd’hui à Istanbul, donc je réfléchis sur ces deux histoires. Je prends des notes et je vais commencer à écrire, je ne sais pas encore quand.

Propos recueillis à Paris, le 30 août 2010.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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