Cinema

Chantrapas, les vieillards et le jeune homme

16 septembre 2010 | PAR Olivia Leboyer

Après Adieu, plancher des vaches (1998, Prix Louis Delluc, Lundi Matin (Ours d’Argent du Meilleur en scène à Berlin, 2002) et Jardins en automne (2006), Otar Iosseliani revient avec une parabole rafraîchissante et drôle sur le métier de cinéaste, l’exil, la jeunesse et les vieux (qui ne sont pas les moins jeunes). Métaphorique et léger, Chantrapas (sélection officielle, Cannes 2010) possède un vrai charme.

Chez Otar Iosseliani, les enfants et les vieillards ont la part belle. Les premiers chantent, jouent, s’agrippent aux portières de trains en marche. Les vieux donnent des coups de boule dans la rue, vont danser, galopent joyeusement un peu partout. Entre ces deux âges, la jeunesse est cette période vaguement ingrate, où l’on tente d’exister et, peut-être, de faire quelque chose. Niko bricole de jolis films, poétiques, insolites (Iosseliani insère d’ailleurs des images d’un de ses anciens courts-métrages, de 1959 !), systématiquement refusés par la censure du régime communiste. Impassible, le jeune homme encaisse les coups et persiste à élaborer sa vision du monde, décousue et fantaisiste. Autour de lui, les producteurs, les amis, tentent de le secouer, afin qu’il s’adapte un peu aux réalités du monde tel qu’il est. Seulement, Niko est un rêveur impénitent, qui ne se laisse pas démonter aussi facilement. Conscient de l’impossibilité de percer en Géorgie, il décide de partir en France, muni de l’adresse d’un vieil ami de son grand-père et de deux pigeons.
A l’heure d’internet, Otar Iosseliani se permet de revendiquer le goût de la lenteur et du dilettantisme. Ainsi, pour donner de ses nouvelles à sa famille, Niko envoie tout simplement son pigeon voyageur, un message à la patte ! De la même manière, il ne s’inquiète pas de mettre six heures à écrire une ligne de son scénario. Là encore, la bande de producteurs français (on remarque dans le casting Pascal Bonitzer et Pierre Etaix, très drôles) s’alarme de le voir traîner sur les lieux du tournage, l’air complètement ailleurs. Ils veulent du concret, une direction, un film signifiant quelque chose. Mais Niko ne souhaite pas forcément aller quelque part, préférant laisser son film dériver au gré de ses libres associations d’idées.
Les trouvailles comiques (gags à répétition, fonctionnant parfaitement, comme chez Chaplin ou Tati), les incursions poétiques, émaillent un film insolent de nonchalance et de caractère. S’il paraît d’abord plutôt mou, le regard toujours perdu dans le vague, Niko (Dato Tarielashvili) est en réalité orgueilleux et capable de fermeté. Chantera-t-il pour autant ? Un Chantrapas, en russe, cela signifie un bon à rien, une sorte de vagabond (on pense au beau roman de Robert Walser, Le Brigand, ou aux personnages de traîne-savates alcooliques de Richard Brautigan), quelqu’un d’un peu à la dérive. Les scènes où Niko rame dans une petite barque intitulée « La Goujonnette » sont, à cet égard, une métaphore pleine de charme des difficultés de sa vie d’artiste.
Précisément, toutes ces métaphores n’alourdissent absolument pas le film. On a déjà vu, évidemment, des films sur un film en train de se faire (La nuit américaine de Truffaut, par exemple), mais celui-ci possède une magie singulière.
Le regard que Otar Iosseliani porte sur les vieux est extraordinaire (Civi Sarchimelidze, savoureux grand-père ; ou la « belle toujours » Bulle Ogier). Dans une très belle scène, un petit vieillard se fait agresser et menacer dans un escalier (terrain glissant) par une bande de jeunes dans la force de l’âge. Fier, il se retourne et leur lance : « Je vous revaudrai ça un jour ». Comme un défi au temps qui passe. Si la jeunesse, un jour, disparaît en eaux troubles (une scène assez proche, mais plus réussie, de celle du poisson-chat dans Oncle Boonmee, la Palme d’or 2010), les vieux résistent, grâce au vin et à la poésie.


CHANTRAPAS de Otar Iosseliani – Bande-annonce
envoyé par LosangeWeb. – Regardez des web séries et des films.

Chantrapas, de Otar Iosseliani, France-Géorgie, 2h02, avec Dato Tarielashvili, Tamuna Karumidze, Fanny Conin, Civi Sarchimelidze, Pierre Etaix, Bulle Ogier. Sortie le 22 septembre.

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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