Cinema
Pour la France, puissamment mis en scène et interprété

Pour la France, puissamment mis en scène et interprété

12 novembre 2022 | PAR Geoffrey Nabavian
Ce drame sur l’appartenance entraîne dans des tourbillons de colère froide. Réalisé avec rage rentrée et finesse, il peut compter sur l’interprétation de l’immense Karim Leklou, entre autres.
Quand il était enfant, Ismaël s’est affronté à son père (Samir Guesmi, brut et magnifique) : celui-ci désirait ne pas quitter l’Algérie, alors que des troubles y faisaient rage, dans les années 90. Cette lutte l’a beaucoup marqué. Puis Ismaël a vécu en France avec sa mère (Lubna Azabal, pleine de force). Il a suivi des chemins plus ou moins droits. Il a surtout essayé de rester proche de son frère (Shaïn Boumédine, juste et charismatique), brillant étudiant ayant fait un long séjour à Taipei, puis finalement parti en formation pour intégrer l’armée. Aujourd’hui, à un peu plus de trente-cinq ans, Ismaël regarde le cadavre de ce frère, mort à cause d’un bizutage de ses camarades apprentis soldats. En lui la colère et les éternels questionnements paraissent se mêler.
 
Une mise en scène qui laisse du temps au personnage
 
Le magnifique Karim Leklou incarne ce héros qui cherche sa place, malgré les coups portés. Son oeil de feu brûle ici encore une fois, et transmet une fièvre comme toujours assez dévastatrice. C’est que la réalisation de Rachid Hami, conduite avec pas mal de finesse, laisse l’espace à son interprétation, et à son personnage, pour exister à l’image sans que les choses apparaissent forcées ou soulignées.
 
Quelques plans peints avec intelligence suffisent pour planter le paysage mental, et la vie, de ce protagoniste à différents âges de son existence. Habités par un véritable oeil, et un sens du cadre, ils accrochent immédiatement le regard et la sensibilité du spectateur. Ces espaces plantés, on peut dès lors suivre les vagabondages d’Ismaël en leur sein. Il arpente les rues de la capitale de Taïwan, et le salon funéraire où repose le cadavre de son frère (et où l’on croise le toujours magnifique Christophe Montenez, si singulier, au détour d’une scène). Dans le calme régnant au sein des séquences, et l’espace sonore, tout en mesure, il se dévoile très progressivement. Mais pas entièrement non plus.
 
Colère et questions
 
Du fait de son thème et des péripéties de son scénario, le long-métrage est pourvu d’un thème à la fois universel et engagé. À ce titre, il a ses scènes de confrontations avec les autorités militaires, où est discutée la question de l’honneur que va recevoir le jeune homme décédé. En plus de permettre de retrouver l’immense Lyes Salem, monumental et crédible quel que soit le rôle, ces passages voient des questionnements qui sous-tendent l’intrigue être soulevés. Ils sont posés de manière ouverte, au final, car Ismaël et les membres de sa famille débattent ensuite de ce qu’avancent les militaires, perçu comme juste, ou insuffisant par certains.
 
À d’autres endroits, Taipei notamment, le film prend davantage la forme d’une promenade : il pose son rythme. Dans ces instants, d’autres thématiques profondes s’invitent. Dans l’absolu, on aurait bien vu le long-métrage durer davantage, afin que tous les sujets de fond qu’il affiche aient encore plus l’occasion de se déployer. Tel quel cependant, il parvient à mettre à l’écran tous ces thèmes et à leur donner du temps pour vivre, au sein de ses images. On reçoit l’impression, au final, que ce long-métrage se le donne, ce temps, pour être ouvert et avant tout humain.
 
Pour la France sortira dans les salles de cinéma françaises le 15 février 2023, distribué par Memento Distribution. Projeté dans le cadre du Cinemed 2022, en Compétition pour l’Antigone d’or, il a ensuite été montré au sein de l’Arras Film Festival 2022, en avant-première.
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Visuel : © Memento Distribution
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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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