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Cinemed 2022 : des films sur des jeunesses d’aujourd’hui entre plusieurs pays lointains

Cinemed 2022 : des films sur des jeunesses d’aujourd’hui entre plusieurs pays lointains

24 octobre 2022 | PAR Geoffrey Nabavian

La Compétition du Festival et la section Panorama offrent notamment cette année des points de vue sur les parcours passionnants de personnages jeunes, par des cinéastes doués.

Au sein du Festival du Cinéma Méditerranéen, on peut suivre cette année des destins de jeunes tentant de s’affirmer, de façon parfois chaotique, au sein d’un ou de plusieurs territoires. Cette édition 2022 – qui se déroule à Montpellier jusqu’au 29 octobre – compte notamment, au sein de sa Compétition pour l’Antigone d’or, Pour la France de Rachid Hami. Ce drame revêt la forme d’un puzzle pour peindre l’itinéraire d’un jeune homme, parti d’Algérie en France avec une partie de sa famille dans les années 90 pour cause d’insécurité, et finalement confronté à la mort de son frère, survenue pendant sa formation militaire. Tout l’enjeu de ce personnage étant d’essayer, suite à ce début de deuil, de situer son véritable pays, ou sa place parmi ses proches. Notamment vis-à-vis de son père violent qui voulait à tout prix rester en Algérie malgré les troubles, ou à ce frère, mort déjà, regardé comme parfait et brillant. Entre autres blessures à gérer.

Films de jeunes aux idéaux durs à atteindre

Pour incarner ce protagoniste qui bouillonne intérieurement, le réalisateur Rachid Hami a convoqué l’un des meilleurs acteurs français : Karim Leklou. Ses yeux habités, toujours vecteurs d’émotions fortes, sont mis à l’épreuve de la palette d’émotions que ce rôle lui fait traverser. On s’accroche au personnage qu’il compose. À son jeu et à la structure éclatée, bienvenue, s’ajoute un travail des scènes qui amène celles-ci à raconter davantage qu’à montrer. Naît à l’écran un tourbillon qui fait traverser, de façon grisante, les sentiments intérieurs de ce protagoniste et ses difficultés vis-à-vis de là où on lui demande d’habiter. Notamment ce pays d’accueil, la France, pour laquelle son frère (Shaïn Boumédine, excellent et jouant avec ses tripes lui aussi) voulut mourir. Si on aurait bien vu le film durer encore davantage de temps, afin que tous ses thèmes soient portés vraiment à incandescence, on salue le travail du réalisateur Rachid Hami.

Dialoguant avec les spectateurs, il affirme avoir essayé aussi de casser certains clichés souvent visibles dans le cinéma abordant ce type de thèmes, notamment dans sa manière de montrer son héros et son frère à Taïwan, au moment où le premier est venu faire une visite sans but précis au second, ainsi que leurs embrouilles, disputes ou pérégrinations dans Taïpeï. Il rappelle aussi que ce récit parle de faits hélas réellement vécus par lui. Avant sa sortie le 15 février 2023 via Memento Distribution, Pour la France est montré à nouveau pendant le Festival le jeudi 27 octobre à 14h.

La section Panorama permet une visite, elle, sur un territoire pas forcément beaucoup vu au cinéma : l’île de Sao Miguel, dans l’archipel des Açores. Dans Loup et chien, le long-métrage de Claudia Varejao, un groupe de jeunes homosexuels et queers essaye de s’affirmer sur ce territoire, malgré des familles beaucoup sous influence chrétienne. Certaines et certains des protagonistes l’affirment au détour des dialogues : ils ne savent pas comment se situer, et situer ce qu’ils veulent vraiment, par rapport à là où ils vivent. Cependant, c’est particulièrement dans les passages sans mots que la réalisatrice capte leur force et leurs luttes.

Il y a Ana, lesbienne (Ana Cabral, discrètement magnétique), qui reçoit une amie et doit l’aimer en cachette. Il y a Luis Filipe (Ruben Pimenta, électrisant et tragique), jeune homosexuel emmené faire un pèlerinage chrétien par son père, inflexible. Il y a encore d’autres parents veillant dans l’ombre, durs mais magnifiquement interprétés tout comme les jeunes protagonistes centraux. Majoritairement joué par des non-professionnels, le film parvient à atteindre à une forme emplie d’air : il invite au vagabondage, tout en n’éludant pas le tragique de ce qu’il montre. Une impression de liberté se dégage de lui aussi, en même temps qu’une grande sensation de maîtrise. L’écriture de ses scènes et son montage apparaissent particulièrement bien réfléchis, comme appartenant à une trajectoire globale, peinte avec humanité. Il offre ainsi à ceux qu’il décrit un espace où ils sont mis à l’honneur et célébrés, et au sein duquel la dureté de leurs vies existe également. Belle réussite. Avant sa sortie au cinéma le 8 mars 2023 via Épicentre Films, Loup et chien est projeté à nouveau dans le cadre du Cinemed, le vendredi 28 octobre à 18h.

Films sur des rêves d’ailleurs

Au sein de la Compétition pour l’Antigone d’or qui se tient en cette édition 2022, les rêves de Luigi Pirandello laissent un peu en dehors : dans La stranezza, de Roberto Ando, le dramaturge italien est interprété par Toni Servillo, et imagine sa pièce Six personnages en quête d’auteur. Si certains éléments de scénario interpellent et intriguent, au même titre que les décors, la mise en scène de ce récit paraît empesée. Pour les curieux, le film est re-projeté le 28 octobre à 10h. On est laissé bien plus convaincu par le parcours de deux jeunes exilés contraints montré dans Dirty, Difficult, Dangerous. Le réalisateur d’origine libanaise Wissam Charaf y suit Ahmed, réfugié syrien (Ziad Jallad, bouillonnant), et Mehdia (Clara Couturet, toute de rage rentrée), immigrée éthiopienne travaillant pour deux personnes âgées, tentant de vivre leur amour à Beyrouth, sans rien.

Son long-métrage – projeté à nouveau le 26 octobre à 20h30, et prévu en salles le 26 avril 2023, distribué par JHR Films – a pour lui une superbe première partie. Les sentiments bouillonnants qui animent les jeunes Mehdia et Ahmed, ainsi que ce dont ils rêvent et la débrouille dont ils doivent faire preuve entraînent leur quotidien sur des chemins un peu cocasses. Tout en peignant une situation totalement dramatique, le réalisateur parvient à faire s’installer à l’image un ton vraiment doux-amer, aux limites de la comédie parfois. Son talent et sa maîtrise le laissent loin de la volonté d’épater, aussi. Par la suite, son film se fait un peu plus noir mais ne perd pas en humanité. Un croisement des atmosphères qui fait, au final, le prix de plusieurs des films montrés dans le cadre du Cinemed cette année, tant ce mélange permet réflexion, et vraies rencontres.

Le Festival du Cinéma Méditerranéen, à Montpellier, se poursuit jusqu’au 29 octobre. Informations et réservations : https://bit.ly/2oTjnAR

Visuel 1 : Pour la France © Memento Distribution

Visuel 2 : Shaïn Boumédine sur scène pour Pour la France © Geoffrey Nabavian

Visuel 3 : Rachid Hami et Shaïn Boumédine dialoguant avec le public après Pour la France © Geoffrey Nabavian

Visuel 4 : affiche de Loup et chien

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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